Les parcs représentent un lieu naturel pour mobiliser les gens par-delà les différences

06 février 2017

Jake Tobin Garrett

En prévision de notre conférence nationale sur les parcs urbains qui se tiendra à Calgary en mars 2017, nous nous sommes entretenus avec la conférencière Jay Pitter, auteure, cocréatrice d’espaces publics et experte de la mobilisation des parties prenantes. Le travail de Jay Pitter vise à renforcer les capacités, les ressources et les relations requises pour la cocréation de villes plus inclusives, sûres et dynamiques. Cet entretien a été initialement publié dans le magazine Spacing.

Si vous habitez à Calgary, inscrivez-vous pour assister gratuitement à la présentation de Jay Pitter le 6 mars 2017.

 

Jake Tobin Garrett : L’objectif de l’organisation pour laquelle vous travaillez, Inspirit Foundation, est de créer un Canada plus inclusif et pluraliste où l’on valorise et tire parti des différences au sein de la population. Selon vous, comment se traduit cet objectif dans les parcs et les lieux publics?

Jay Pitter : En plus de reconnaître les inégalités systémiques et d’y répondre, nous sommes d’avis que, pour créer un pays plus inclusif et pluraliste, il faut encourager les gens à interagir en dépassant leurs différences. Et à cet égard, l’espace public tient une place importante. L’Inspirit Foundation apporte son soutien à de nombreux projets qui se servent de l’espace public pour rassembler les gens autour de questions primordiales touchant l’endroit où ils vivent.

Nous avons par exemple financé un projet à Edmonton appelé iHuman. Le projet permet aux jeunes Autochtones, dont beaucoup vivent dans la rue, de créer des liens sociaux dans des lieux publics. L’an dernier, une fête de quartier a été organisée, avec des spectacles et des ateliers animés par des jeunes Autochtones qui ont mobilisé les gens dans la rue ainsi que le grand public. Ce qui est vraiment passionnant dans ce projet, c’est que de jeunes Autochtones itinérants jusque-là en situation de vulnérabilité se retrouvent soudain aux commandes. Ce projet démontre leur capacité et pas seulement leurs difficultés. L’espace public joue ici un rôle essentiel pour amplifier cette approche respectueuse visant à mobiliser des jeunes et à s’attaquer à l’exclusion systémique.

JTG : De manière très visible, aussi.

JP : Oui, et d’une manière viscérale aussi. S’il est important de s’attaquer aux problèmes au niveau systémique, voir comment le changement, l’espoir et les tensions se manifestent dans la rue est aussi riche d’enseignement. Depuis de nombreuses années, nous nous efforçons d’utiliser des politiques et des programmes de formation officiels pour répondre aux questions d’équité sociale et d’inclusion. Cependant, nous devons également encourager les initiatives dans l’espace public permettant aux gens de résoudre eux-mêmes leurs problèmes. MABELLEarts fait partie des organisations qui incitent une mobilisation citoyenne sur le terrain. Cette organisation s’est formée à l’origine avec l’objectif de proposer des ateliers à Etobicoke. Le parc dans lequel elle œuvre se trouve entre des tours d’habitation où sont logées de nombreuses familles à faible revenu et des nouveaux arrivants. De l’autre côté se trouvent des zones suburbaines établies, où les résidents sont généralement d’origine européenne et ont des revenus plus élevés. Les ateliers se terminent habituellement par quatre fêtes de l’Iftar [la rupture du jeûne du Ramadan] qui ont lieu dans le parc. Il s’agit d’un événement éducatif qui repose sur un apprentissage basé sur l’expérience. Le parc représente un lieu naturel où les gens peuvent se rassembler, participer à ce repas et en apprendre davantage sur la religion musulmane. Selon moi, il y a quelque chose de viscéral et intime dans la manière de découvrir une nouvelle religion et une nouvelle culture de cette manière, plutôt qu’au cours de conversations très cérébrales et souvent polarisées dans des lieux plus formels.

JTG : Je n’ai pas vraiment envie de parler des dernières élections aux États-Unis qui ont divisé le pays et donné lieu à des discours haineux. Toutefois, on remarque qu’à Toronto ce phénomène commence aussi à émerger. Je me demande si, selon vous, les parcs et l’espace public sont de plus en plus amenés à devenir des endroits importants pour ce genre de débats et pour aborder certaines de ces questions.

JP : Je pense que oui. Avant l’élection de Trump, le gouvernement de l’Ontario organisait des débats sur le racisme dans des lieux publics. Avec un certain sentiment de désenchantement, ils entassaient 400 personnes dans une salle avec un micro. Bien évidemment, le résultat était désastreux. Les gens passaient leur temps à exprimer leur colère et à lancer des insultes à travers la salle. D’après moi, les parcs constituent un bien meilleur endroit pour avoir ce genre de discussions difficiles. Je ne dis pas que les parcs sont des espaces neutres. En effet, les parcs peuvent être des lieux où se manifestent la violence, une surveillance policière disproportionnée et des tensions. Toutefois, ce sont aussi des endroits agréables et intimistes qui créent les conditions propices à des échanges créatifs, amicaux et productifs.

JTG : Nous entendons souvent le terme « placemaking » [cocréation d’espaces publics] et d’après moi, la signification de ce terme n’est pas toujours bien comprise. Comment interprétez-vous le concept de « cocréation d’espaces publics »?

JP : La cocréation d’espaces publics constitue une approche pluridisciplinaire de la planification, de la conception et de la gestion des lieux publics. Tandis que de nombreux spécialistes et chefs de file mettent souvent l’accent sur des idées importantes comme l’accessibilité piétonnière, la pérennité économique, les consultations publiques, la triangulation et le sentiment d’appartenance, ils négligent souvent la question de l’équité. Les questions d’équité et d’inclusion occupent une place importante dans mon travail et mes recherches. Selon moi, cela n’a aucun sens de consulter la population si nous ne tenons pas compte des obstacles systémiques auxquels elle est confrontée, et si nous ne concevons pas délibérément des espaces publics propices au mouvement, au bien-être mental, aux opportunités professionnelles et donnant un sentiment d’espoir. Pour y parvenir, nous devons être prêts à nuancer certaines idées et à parler de sujets délicats liés à la classe sociale, aux origines raciale et ethnique, au genre, à l’identité sexuelle et aux droits territoriaux des Autochtones. Les processus de cocréation de lieux publics et de mobilisation citoyenne sont généralement bâclés et incomplets.

JTG : Quand on pense à la mobilisation citoyenne, on pense généralement qu’il suffit de participer à une réunion, de remplir un questionnaire en ligne ou de mettre un point sur une carte. Pour vous, que veut dire « mobilisation citoyenne »?

JP : À mon sens, une vraie mobilisation citoyenne dépend de la participation des gens au débat et de leur capacité à en prendre la tête de façon concomitante. Ils doivent aussi bien comprendre les possibilités qui s’offrent à eux et l’influence qu’ils ont sur les décisions finales. Malheureusement, la plupart des processus de mobilisation citoyenne ne font qu’offrir aux gens un espace pour répondre à des questions avec un cadre restreint, ne prennent pas le temps de leur expliquer réellement les possibilités et prétendent être « neutres ».

Dans le cadre de mon travail, je me pose toujours cette question : « Qui manque à l’appel? » Bien que mon travail s’appuie sur un cadre extrêmement inclusif, je ne me laisse jamais aller à la complaisance ni à l’arrogance. La cocréation de lieux publics est un processus complexe et continu. En plus de m’obliger à rendre des comptes, cette question me permet de veiller à ce que la poignée de personnes privilégiées et souvent pugnaces (celles qui sont capables d’interpréter des documents denses sur l’urbanisme et de prendre un après-midi de congé) ne monopolise pas les discussions. D’autre part, je fais toujours en sorte de rejeter l’idée que mon travail vise à résoudre un problème. Il s’agit-là d’un élément clé dans le travail d’urbanisme ainsi qu’un débat que j’ai souvent avec les urbanistes conventionnels. Il ne faut pas oublier que bien avant la création de l’urbanisme, les gens s’organisaient déjà entre eux et résolvaient leurs problèmes eux-mêmes. À ce titre, je pense que l’on doit moins se concentrer sur la résolution de problèmes et plus sur l’écoute, l’inventaire des atouts et la manière d’accroître la résilience des gens. Même lorsqu’on me demande de résoudre un problème parce qu’un groupe de personnes a déterminé que quelque chose ne fonctionnait pas à un endroit, que quelque chose allait de travers, je commence toujours par identifier ce qui fonctionne. Je cherche toujours à identifier l’atout d’une personne, d’un quartier ou d’un lieu.

JTG : Pourquoi commencer par se demander ce qui fonctionne lorsque dans certains cas quelqu’un dit : « Voilà le problème que nous devons résoudre ici »?

JP : Imaginez qu’une personne extérieure soit parachutée dans votre quartier et qu’elle entame un débat ou un processus pour la cocréation de lieux publics en énumérant ses « problèmes ». De nombreux professionnels se contentent d’énoncer un fait ou de faire référence aux conditions d’un lieu. Pour les personnes qui ont un lien avec un quartier et un lieu en particulier, il s’agit d’une question très personnelle, et non d’une question factuelle ou accessoire. Lorsque l’on se concentre sur les problèmes, cela engendre de la méfiance, de la honte et une dynamique de pouvoir créant de profonds déséquilibres. Je ne nie pas le fait que certains quartiers et lieux publics sont confrontés à des problèmes graves. Je suggère plutôt de miser sur les connaissances des résidents et sur ce qu’ils font de bien. Cela permet aussi de tenir compte de l’expertise qui existe dans un groupe de personnes. Je n’ai aucune envie d’être la personne parachutée dans un endroit et qui leur dit ce qui ne fonctionne pas. Lorsque j’identifie ce qui fonctionne, je sais que je dois partir du contexte local et non de mes connaissances, voire de mes préjugés. Je crois que c’est là que réside le problème : celui de se concentrer sur une expertise au lieu du groupe en question. Bien entendu, je fais appel à mon expertise durant le processus, mais je commence par écouter et respecter les atouts exceptionnels de chaque quartier et de chaque partie prenante avec lesquels j’ai le privilège de travailler. Je pense que cette sensibilité me vient en grande partie du fait d’avoir grandi dans un logement social et d’avoir vu à quel point les connaissances et les capacités des résidents de mon quartier n’étaient pas prises en compte.

JTG : Ceci me conduit à la question suivante : vous avez dit que l’important n’est pas de donner des moyens d’action de la population, mais plutôt de comprendre que les gens sont déjà capables de le faire. On voit souvent ce slogan : donner des moyens d’action à la population [Empower the community]. Pouvez-vous expliquer quelle différence vous faites?

JP : Les gens possèdent des capacités innées. Il existe bien entendu des systèmes et des choix personnels qui peuvent empêcher ces capacités de se manifester, mais chacun a quelque chose de précieux à offrir. Lorsque les professionnels de la cocréation de lieux publics prétendent donner des moyens d’action de ces personnes ou de quartiers entiers, ils nient alors leurs capacités inhérentes. C’est aussi terriblement arrogant. Acquérir des capacités au niveau personnel et professionnel demande beaucoup de concentration et de travail. L’idée selon laquelle quelqu’un peut les accorder à d’autres personnes semble plutôt relever de la magie. Ceci dit, je comprends ce que les cocréateurs de lieux publics et les autres veulent dire lorsqu’ils prétendent donner des moyens d’action de ces personnes. Ils ont souvent de bonnes intentions ainsi que le désir de mieux répartir les ressources et d’encourager la participation des gens. En revanche, il est important de reconnaître les multiples formes que prend l’exercice du pouvoir. Par exemple, beaucoup d’entre nous travaillent pour des organisations disposant d’un pouvoir institutionnel avec des budgets, des recherches et la capacité d’orienter les politiques. Il ne s’agit pas de la seule forme de pouvoir. Les gens et les différents groupes de population possèdent également un certain pouvoir. Ils possèdent une connaissance approfondie des rouages de leurs quartiers, ainsi que des anecdotes, des réseaux sociaux solides et ils ont à cœur d’avoir un impact positif. Nous devons aussi nous rappeler que de nombreux groupes de population, même ceux considérés comme marginalisés, font souvent preuve d’une incroyable résilience et sont capables de résoudre les problèmes de façon très intelligente. C’est pour cette raison – et bien d’autres apprises dans l’exercice de mon travail – que, selon moi, c’est manquer de respect que de vouloir « donner des moyens d’action » des autres.

JTG : Ceci reprend ce que vous avez dit sur le fait qu’il faut commencer par écouter les gens et leur demander ce qui va bien, ce qu’ils aiment et ce qui fonctionne dans leur quartier.

JP : Exactement. En disant que nous renforçons les moyens d’action d’un quartier ou d’un groupe de personnes, nous nions par là même le fait que, dans le passé, les villes étaient constituées de groupes s’organisant eux-mêmes et ayant acquis des connaissances incroyables s’appuyant sur la création de réseaux locaux. Si l’on prend l’exemple de quartiers comme The Ward, ceux-ci étaient autrefois considérés comme des « bidonvilles », mais étaient pourtant assez sophistiqués. Ils possédaient des industries, des lieux de culte, des initiatives pour intégrer les nouveaux arrivants, des services de garde d’enfants, des initiatives pour aider les personnes âgées à vieillir sur place. Je dirais que certains de ces quartiers étaient mieux lotis avant que l’urbanisme et les interventions municipales ne s’en mêlent.

JTG : Je voudrais revenir sur les parcs et lieux publics où différents groupes de personnes se rencontrent et parfois se heurtent les uns avec les autres. Je pense à l’anecdote que vous avez racontée lors d’un événement auquel j’ai assisté récemment. Vous avez parlé d’une famille organisant un grand pique-nique dans un parc et préparant un ragoût de chèvre, et de la manière dont cela ne correspondait pas nécessairement à ce que d’autres personnes s’imaginaient d’un « pique-nique traditionnel dans un parc ». Lorsque ce genre de tensions se produisent, à quelles stratégies pouvons-nous avoir recours pour avoir un dialogue constructif sur les différentes façons d’utiliser l’espace public?

JP : Je pense que nous devons avoir le courage de décortiquer ce genre de critiques sous-jacentes. Dans la plupart des cas, elles concernent des minorités visibles comme les nouveaux arrivants. Le vrai problème, ce n’est pas le ragoût de chèvre. Le problème est que la culture et l’usage des parcs ont été définis par des valeurs et des pratiques culturelles européennes depuis de très nombreuses années. Il existe des usages non verbaux concernant les comportements « adéquats » à avoir, comme jouer au Frisbee ou faire griller des hamburgers. Certains groupes de nouveaux arrivants préparent de véritables banquets, font de longues siestes sur des couvertures et viennent dans les parcs avec leur famille composée de plusieurs générations. Même si, selon moi, la plupart des gens se montrent bienveillants à l’égard des autres dans les parcs, il existe parfois des tensions non exprimées et des dynamiques de pouvoir liées à la façon dont l’espace est utilisé.

JTG : Nous travaillons avec beaucoup de résidents qui offrent leur temps dans les parcs afin de mettre en œuvre des projets d’amélioration et d’animation grâce à diverses activités. Avez-vous des conseils à donner aux groupes citoyens qui œuvrent dans ces parcs pour les aider à trouver de nouvelles façons de mobiliser les résidents dans leur quartier?

JP : Plus que jamais, les parcs sont devenus des endroits où l’on organise dans l’espace public des activités qui se tenaient autrefois dans la sphère privée. Je respecte vraiment le travail des bénévoles qui animent les parcs. Et je suis ravie que les parcs deviennent des lieux de rituels, des lieux où l’on aborde des sujets délicats, où l’on crée et où l’on mange afin de renforcer les liens sociaux. Pour ce qui est de mobiliser les résidents, je pense que les personnes qui animent les parcs doivent laisser un certain degré de flexibilité et de spontanéité dans les échanges. Car c’est cela qui contribue à la magie des parcs, et nous devons donc veiller à ne pas institutionnaliser par inadvertance les parcs en organisant trop d’activités. Par ailleurs, les parcs doivent répondre aux besoins de la population locale, et il n’existe donc pas de formule toute faite pour les animer. Toutefois, en règle générale, voici ce que je recommanderais :

Je respecte vraiment le travail des bénévoles, mais nous devons aussi nous rappeler que la responsabilité d’investir dans nos parcs publics appartient aux trois niveaux de gouvernement. Nous ne manquons pas de parcs ni de personnes généreuses, créatives et intelligentes pour les animer. Nous manquons plutôt de fonds pour financer le travail difficile réalisé dans les parcs, des fonds qui rivalisent avec certains budgets comme ceux alloués au logement, au développement économique et à l’établissement des nouveaux arrivants. J’aimerais que ce problème soit pris en compte grâce à une augmentation des financements et à une meilleure reconnaissance du travail réalisé par les bénévoles. Nous devons investir davantage dans le personnel et les parcs afin d’optimiser leurs possibilités.

Cette discussion a été résumée et modifiée pour plus de clarté.

 

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