Aller au-delà de la répression dans les parcs

22 juillet 2021

Adri Stark

Les parcs n’ont jamais été aussi fréquentés qu’au cours de l’année passée. Toutefois, leurs bienfaits n’ont pas été équitablement partagés, un aspect mis en évidence dans notre Rapport sur les parcs urbains du Canada.

L’apparition et l’application de lois en lien avec la COVID ont donné naissance à une culture croissante de surveillance, de maintien de l’ordre et de peur qui pourrait facilement faire partie de notre « nouvelle normalité » si elle n’est pas reconnue et combattue.

Un nouveau rapport de l’Ombudsman de Toronto* offre un aperçu de ces réalités et propose d’en tirer des leçons pour changer les choses. Le rapport, publié au début du mois, a révélé que les règlements en lien avec la COVID dans les parcs de Toronto ont été mal communiqués et injustement appliqués en avril et mai 2020.

 

Des cercles de distanciation sociale dans les parcs, Steve Russell pour Toronto Star via Getty Images

 

Nous savons que les ressources des villes ont été mises à rude épreuve pendant la pandémie. Elles ont dû être confrontées à la fois à des situations qui évoluent rapidement et aux recommandations de la santé publique, tout en étant sous-équipées. Par exemple, 60 % des villes ayant participé à notre rapport sur les parcs urbains du Canada ont déclaré que la COVID avait occasionné des répercussions négatives sur les budgets d’exploitation des parcs, ce qui a rendu encore plus difficile d’en faire plus avec moins. Il est toutefois nécessaire d’examiner les mesures prises par le passé et les mesures actuelles, comme l’a fait l’Ombudsman, dans le but de tracer une nouvelle voie à suivre.

Les conclusions du rapport de l’Ombudsman indiquent notamment que les directives de la ville de Toronto concernant l’utilisation de certains équipements de parc n’étaient pas claires. Par exemple, les bancs ne figuraient pas sur le site  internet de la ville en tant qu’équipement ne pouvant être utilisé pourtant  des personnes ont reçu des contraventions pour s’en être servi.

L’Ombudsman conclut « qu’en raison de messages confus et incohérents, certaines personnes ont craint d’utiliser nos parcs publics de peur de recevoir une contravention, ce qui est injuste! »

Le rapport a également révélé que les policiers chargés de l’application des lois ont reçu pour instruction d’adopter une approche de « tolérance zéro », décrite par l’Ombudsman comme « inacceptable, peu claire et injuste ». Cela a donné à certains policiers l’impression qu’ils devaient abandonner leur pouvoir discrétionnaire habituel en favorisant l’émission de contraventions en tout temps.

Selon le rapport, l’application des lois a eu une incidence disproportionnée sur les personnes pauvres, marginalisées et sans-abris. Des enquêtes indépendantes ont mis en lumière deux incidents graves de discrimination raciale à la suite de l’application des lois entre mai et juin 2020.

Nous avons vu d’autres cas similaires à travers le Canada. À Montréal, par exemple, un groupe de cinq femmes racisées ont été injustement interpellées et ont reçu des amendes* dans le parc très fréquenté de Jeanne Mance. À Ottawa, un homme noir a été agressé par un policier* alors qu’il était accompagné de sa fille de sept ans dans un parc. Un rapport* de l’Association canadienne des libertés civiles a révélé que des cas similaires de discrimination étaient répandus et avaient souvent lieu dans des parcs.

Les dangers d’une culture de répression dans les parcs

 

Les résultats du Rapport 2021 sur les parcs urbains du Canada confirment que ces problèmes s’étendent à travers le Canada et ne sont pas liés qu’aux premières phases de la pandémie. Parmi les 32 villes interrogées afin de produire le rapport, 84 % ont déclaré avoir renforcé l’application des lois en réponse aux mesures de distanciation physique en lien avec la COVID-19. 

 

 

Cette augmentation de l’application des lois a coïncidé avec un accroissement des obstacles empêchant les personnes de jouir des parcs. Ces obstacles ne s’appliquent pas de manière égale pour tout le monde. 

Dans notre enquête auprès d’environ 3 500 personnes de la population canadienne, les personnes s’identifiant comme étant Noires, Autochtones ou de couleur étaient plus susceptibles de déclarer avoir été victimes de jugement social de la part d’autres usagers du parc (28 %), de la peur de recevoir une contravention ou d’être contrôlé par la police (24 %) et de harcèlement ou de discrimination de la part d’autres usagers du parc (22 %). Le taux de réponse de la population canadienne blanche a été inférieur sur tous les points, respectivement de 17 %, 15 % et 8 %. 

Compte tenu de ces obstacles, il n’est pas surprenant que nous ayons aussi constaté que les PANDC (personnes Autochtones, Noires et de couleur) du Canada  étaient moins susceptible de profiter des bienfaits des parcs sur leur santé pendant la pandémie. Par exemple, 88 % des personnes interrogées s’identifiant comme blanches ont déclaré que les parcs avaient des répercussions positives sur leur santé mentale, contre 69 % et 72 % pour les personnes s’identifiant comme Noires et Autochtones. 

Ces résultats mettent en évidence les effets préoccupants de la sécurisation croissante des parcs, une tendance qui existait avant la pandémie, mais qui s’est accélérée depuis. 

Cela se déroule parfois de manière subtile. Il suffit de prendre comme exemple les bancs avec des accoudoirs centraux qui empêchent les gens de s’allonger, un exemple classique de design urbain défensif*. Cela peut également se manifester par des « aménagements fantômes* », un terme inventé par l’universitaire Cara Chellew qui désigne l’absence de commodités telles que des toilettes ou des zones de rassemblement abritées, censés attirer les comportements « indésirables ». Étant donné que certaines villes ont fermé les toilettes des parcs pendant la pandémie ou enlevé des bancs permettant de s’asseoir de façon rapprochée afin de favoriser la distanciation physique, il sera essentiel de veiller à ce que ces commodités soient à nouveau disponibles dans les parcs une fois les restrictions levées.

 

 

Un banc public rendu innaccessible avec de la bande collante. Cara Chellew

 

Ou encore, prendre en compte la culture de délation (soient les voisins surveillant leurs voisins) qui a augmenté dans les parcs, alimentée par des lignes de dénonciation COVID. Depuis avril 2020, Toronto a reçu* plus de 30 000 plaintes liées aux mesures en vigueur en lien avec la COVID dans les parcs. Non seulement cette situation met à rude épreuve les ressources en personnel existantes, mais elle s’accompagne également d’un « risque considérable de plaintes infondées, d’une focalisation excessive sur les personnes marginalisées et d’une application des lois  discriminatoire par la police et les agents municipaux » affirment les experts*.

 

Répercussions sur les usagers des parcs en situation d’itinérance

 

Bien que sortant du cadre de l’enquête de l’Ombudsman, peu d’exemples illustrent aussi bien la sécurisation des parcs que celui de l’expulsion des résidents d’un campement dans le parc Trinity Bellwoods à Toronto*. Il s’agit d’une démonstration de force brutale à laquelle ont participé des centaines de policiers, des agents de sécurité privés et des employés de la ville pour superviser l’expulsion d’à peine quelques dizaines de résidents du campement. 

La ville a reconduit cette opération le 20 juillet au parc Alexandra* en encerclant le parc de policiers et d’agents de sécurité pour expulser les résidents du campement. Elle a notamment arrêté neuf personnes et interdit aux journalistes de pénétrer dans la zone. 

Cette façon d’appliquer les lois cause un préjudice direct envers les personnes résidant dans les campements. Comme nous l’avons examiné dans notre Rapport 2020 sur les parcs urbains du Canada, les recherches démontrent que parmi leurs conséquences néfastes*, les démantèlements de campements déracinent souvent les réseaux de soutien, conduisent les personnes dans des endroits plus isolés où ils sont exposés à des risques accrus pour leur sécurité, et violent les droits* des peuples autochtones*.

Des actions comme celles-ci contribuent aussi profondément à la stigmatisation des sans-abris. Dans le cadre de l’expulsion des sans-abris du parc Trinity Bellwoods, la ville a érigé des clôtures* autour du périmètre de l’ancien campement, une zone surveillée par des agents de sécurité, afin de permettre la « restauration de l’environnement », empêchant ainsi les gens de s’y installer. 

Des clôtures similaires ont été érigées dans d’autres parcs où existaient d’anciens campements, notamment le parc George Hislop de Toronto et le parc Oppenheimer de Vancouver*. Bien que le gazon de ces parcs aurait certainement besoin d’être entretenu, on peut en dire autant des nombreux autres parcs de la ville où des clôtures ne sont toujours pas érigées. Il est difficile de ne pas imaginer qu’il existe des motifs cachés, comme d’empêcher les sans-abris d’accéder aux parcs. 

En plus d’avoir un rôle fonctionnel en empêchant l’accès au parc, les clôtures ont aussi un rôle symbolique : elles aggravent les hostilités existantes en contribuant à une dynamique de blâme dans laquelle les personnes logées attribuent la « perte » de leur parc aux dommages environnementaux causés par leurs voisins sans-abris. 

Il n’est pas rare que les communautés de sans-abris et les questions environnementales soient dressés les uns contre les autres lors de conversations sur les parcs. Nous devons toutefois remettre les choses dans leur contexte : l’impact environnemental d’une personne sans-abri est moins important que celui d’une personne logée ayant plus de revenus disponibles pour participer au processus de consommation (il suffit de se fier à l’impact environnemental causé* par des centaines de fêtards à Trinity Bellwoods pendant plusieurs fins de semaine). Ces actes cruels dépeignent les sans-abris comme des destructeurs de l’environnement, les positionnant comme des boucs émissaires alors que la réelle attention devrait plutôt porter sur notre échec collectif à réaliser le droit au logement pour tous.

 

Les points à retenir pour changer les choses

 

Le rapport de l’Ombudsman contient 14 recommandations systémiques que la ville s’est engagée à mettre en place, notamment en demandant au Municipal Licensing & Standards (MLS) d’élaborer une stratégie de lutte contre le racisme, ainsi qu’un plan visant à « écouter immédiatement les organisations communautaires, en particulier les organisations qui aident les personnes vulnérables et marginalisées », afin de s’assurer que leurs commentaires nous éclairent sur les activités répressives.

 

Un atelier créatif place Émile Gamelin à Montréal. Audrey-Lise Mallet pour Exeko en 2017.

 

Sur la base de ces recommandations et en nous appuyant sur les recherches antérieures des Amis des parcs, nous proposons les conseils suivants pour aider à créer des parcs qui ne reposent pas sur des principes de répression et la sécurisation :

Les règlements peuvent avoir un effet positif et ne doivent pas être systématiquement appliqués

 

Les règlements des parcs peuvent être utiles, même en dehors du contexte d’une crise de santé publique. D’anciens travaux de recherche des Amis des parcs* ont démontré que l’absence de règles claires peut créer une certaine anxiété quant à ce qui est permis ou non, empêchant des personnes de fréquenter un parc. En revanche, les règlements positifs, soient ceux qui sont formulés en termes de ce que vous pouvez faire, peuvent être habilitantes, car elles contribuent à éliminer les incertitudes. En d’autres termes, les règlements peuvent être libérateurs à condition qu’ils soient clairs, raisonnables, et culturellement appropriées. Par exemple, en plaçant un panneau dans l’herbe indiquant « venez pique-niquer ici » plutôt que d’envelopper les tables de pique-nique dans du ruban adhésif.

 

Mais les règlements ne doivent pas systématiquement être de nature punitive. Un Rapport de l’Université McGill* explorant l’application des lois en lien avec la COVID souligne qu’il existe peu de preuves empiriques concernant l’efficacité des amendes comme stratégie pour faire accepter des contraintes. En outre, comme l’affirment les auteurs du rapport, on peut raisonnablement penser que ces mesures « causeront plus de mal que de bien, en particulier pour les populations marginalisées ».

Passer du déplacement à l’inclusion

 

Plutôt que de chercher à repousser les communautés de sans-abri hors des parcs, reconnaître les personnes en situation d’itinérance comme des utilisateurs légitimes du parc dans les processus de planification, de programmation et d’engagement peuvent nous aider à construire des parcs plus inclusifs et à apprendre à mieux coexister*

Nous pouvons tirer des leçons du travail d’organisations qui, partout au Canada, présentent des possibilités d’approches plus inclusives, allant de l’embauche d’un travailleur social dans un parc à l’animation d’ateliers artistiques en plein air pour créer des liens entre les voisins logés et itinérants, en passant par l’embauche de membres de la communauté de sans-abris dans un café qui célèbre la cuisine autochtone au sein de parcs.

 

Utiliser l’art pour mobiliser les personnes itinérantes du square Viger à Montréal dans le cadre de consultation en vue d’un redéveloppement urbain. Mikael Theimer pour Exeko. 

 

Ces stratégies ne protègent pas seulement les usagers des parcs en situation d’itinérance contre la violence, mais permettent aussi de répondre à leurs besoins fondamentaux. En outre, ce type de programme renforce les liens communautaires entre les utilisateurs du parc, qu’ils soient logés ou non, et favorise une plus grande empathie et une meilleure compréhension, ce qui s’avère difficile à développer dans d’autres contextes.

Tirer profit des réseaux communautaires

 

Le renforcement des relations et des canaux de communication entre le personnel de la Ville et les groupes communautaires est une recommandation formulée à la fois dans le rapport de l’Ombudsman ainsi que dans notre propre Rapport sur les parcs urbains du Canada. Comme l’écrit l’Ombudsman, la Ville « manque une possibilité importante et essentielle d’écouter les voix des communautés de la Ville de Toronto lors de la conception et de l’évaluation de ses activités de l’application des lois. Cela devrait être une priorité, en particulier pour les communautés vulnérables et marginalisées ».

Plutôt que d’appliquer les lois de façon punitive, les municipalités devraient plutôt établir des relations avec les groupes citoyens locaux pour les parcs, dont plus de 1 000 existent au Canada, ainsi qu’avec les organisations partenaires. Ces groupes peuvent fournir des informations précieuses sur les besoins et les réalités du terrain, aider à diffuser des informations sur les pratiques de collecte sécuritaire et collaborer à des programmes qui permettront aux gens de profiter à nouveau des parcs ensemble.

 


 

Nous tenons à remercier du fond du cœur la Fondation de la famille Weston de son soutien fondamental à la création et au lancement de ce rapport.

 

Photo de couverture: Willm Kwan, A Park for All (Un parc pour tous), 2018, Installation textuelle dans le cadre de du programme Public Art d’Evergreen. Photo: Claire Harvie.

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