Transformer un parc négligé pour rassembler la communauté

20 aout 2021

Clemence Marcastel

Cette contribution de Kelly Boutsalis s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

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Tasmeen Syed avait cinq ans lorsqu’elle se promenait sur l’avenue Mabelle avec ses cousins et qu’elle aperçut des gens peindre dans un parc situé entre sept grandes tours résidentielles, en plein centre d’Etobicoke. 

Auparavant, ce n’était qu’un espace négligé avec des clôtures brisées, une fontaine d’eau hors d’usage et des pistes non entretenues que les gens traversaient pour se rendre à la station de métro Islington. Aujourd’hui, le parc Mabelle est un endroit dynamique où les jardins d’art luxuriants, les sièges en rondins, la cabane à pêche, le hangar en bois et la caravane colorée rassemblent les résidents des immeubles de logements sociaux de Toronto. Parmi ces résidents, plusieurs sont de nouveaux arrivants, des familles à faible revenu et des personnes âgées.  

« Je voulais peindre sur des pierres, faire de la peinture en aérosol sur des toiles et porter une chemise géante pour ressembler à une petite savante folle couverte de peinture. Je faisais tous ces trucs amusants et on m’a dit : « reviens demain, nous ferons quelque chose d’encore plus fou », se souvient Tasmeen de sa première rencontre avec  MABELLEArts, une initiative visant à rassembler la communauté de l’avenue Mabelle à travers les arts créatifs. 

Elle a passé tout l’été avec l’équipe de MABELLEarts et depuis, elle y retourne chaque année. Elle est actuellement en train de mener à terme son rôle de mobilisatrice communautaire avant d’entamer sa première année universitaire. 

Son expérience semble représentative de la manière dont de nombreux résidents de l’avenue Mabelle, c’est-à-dire les 4 000 personnes qui vivent dans les tours appartenant au Toronto Community Housing, ont découvert MABELLEArts : un sentiment initial de curiosité qui les amena à passer de nombreux jours et nuits à profiter des activités organisées par l’équipe dévouée de MABELLEArts. 

Source: MABELLEarts, les nuits d’Iftar. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

Créer un sentiment d’appartenance

 

Nicolette Felix, directrice de la mobilisation communautaire chez MABELLEarts, explique que le quartier est une zone mal desservie dont personne ne connaissait vraiment l’existence. Il s’agit d’un îlot dense dans la banlieue vaste de l’ouest de Toronto. Bien qu’il soit situé entre des rues assez fréquentées, il n’offre qu’un accès limité à pied à peu de commodités, dont un magasin à un dollar, une école secondaire et quelques restaurants.

« C’est étonnamment limité considérant tout ce qui se passe dans le quartier », déclare Leah Houston, directrice artistique de MABELLEarts.

« C’est assez difficile à situer. Si vous passez en voiture, vous ne verrez peut-être même pas l’endroit », ajoute Nicolette. Toutefois, ajoute-t-elle, MABELLEarts « a vraiment permis de faire connaître Mabelle ».

Source: Tamara Romanchuk. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

Cette attention a généré à son tour des possibilités de financement, qui contribuent à soutenir la programmation. Ce financement supplémentaire « nous permet de servir davantage de personnes dans notre communauté et de créer des emplois, car à mesure que nos programmes se développent, nous avons besoin davantage de personnes pour nous aider », explique Nicolette. « Il n’y a pas de meilleures personnes à embaucher que celles qui vivent dans le quartier et qui comprennent les besoins ».

Le parc appartient à l’organisme Toronto Community Housing dont le soutien a permis à MABELLEarts de travailler directement avec les résidents de l’avenue Mabelle. « Nous avons été en mesure d’imaginer et de concrétiser ensemble le type de parc que nous voulions avoir. Cela aurait sûrement été plus compliqué s’il s’agissait d’un parc appartenant à la Ville de Toronto », explique Leah.

Leah a fondé l’organisation en 2007, après avoir travaillé avec le Jumblies Theatre, qui s’est impliqué dans les quartiers urbains. Leah a permis de partager l’esprit des Jumblies sur l’avenue Mabelle, en mettant l’accent sur l’introduction de l’art dans des endroits où il n’en existe habituellement pas et en rassemblant des gens dans les espaces publics.

 

 

Source: MABELLEarts, les nuits d’Iftar. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

 

Les enfants et leurs familles qui font du bénévolat pour le Arab Community Center of Toronto Centre (ACCT), un organisme à but non lucratif qui aide les nouveaux arrivants à s’établir au Canada, sont parmi les personnes qui ont le plus grandement bénéficié de leur participation aux événements de MABELLEarts.

« Lorsqu’il s’agit de familles de nouveaux arrivants que nous servons, et elles ne sont pas d’une à laquelle on prête attention pour plusieurs raisons, peu importe d’où elles viennent, l’art est un luxe », explique Dima Amad, directrice générale de l’ACCT. « Les enfants, les jeunes et les familles n’ont pas vraiment la chance de participer à des activités artistiques qui contribueront à leur santé mentale et à leur bien-être, qui les rassembleront dans un espace où ils apprendront de nouvelles choses, mais aussi à connaître de nouvelles personnes ».

Malgré la pause créée par la pandémie sur de nombreuses activités inscrites au calendrier de MABELLEarts, vous apercevrez toujours leur empreinte partout sur le sol, grâce aux drapeaux colorés, aux œuvres d’art gravées, aux jardins et aux jardinières remplis de fleurs aux couleurs vives ainsi qu’aux espèces indigènes qui s’y trouvent. Des endroits confortables avec des bancs et des tabourets en bois sculptés à la main invitent les passants à s’asseoir. Un foyer avec un couvercle signé MABELLEarts est actuellement inutilisé, en attendant le moment où on pourra à nouveau l’allumer pour cuisiner.

S’implanter dans cet espace a permis d’établir un sentiment de confiance au sein de la communauté MABELLEarts.

Cette confiance vient du fait d’être au même endroit depuis longtemps et d’être publiquement visible, parce que nous sommes dans un parc », affirme Leah. « Même les gens ne participant pas aux activités nous connaissent. Ils voient en quelque sorte des résultats concrets résultant de notre présence ».

Parmi le mobilier temporaire, on trouve une remorque qui sert de café mobile, un hangar en bois et une ancienne cabane de pêche sur glace, qui ont tous été “Mabelle-isés », c’est-à-dire artistiquement décoré avec de la peinture aux couleurs vives. L’organisation prévoit d’ouvrir un espace permanent dans le parc Mabelle par le biais du Mabelle Arts Project (MAP), un centre communautaire qui deviendra un « clubhouse » pour la programmation de MABELLEarts et servira de la nourriture au moyen de sa cuisine communautaire.

« En tant qu’artiste, je m’intéressais surtout au travail sur le terrain, à l’espace public, au travail et aux activités extérieurs ainsi qu’à la fusion entre l’alimentation et le jardinage », explique Leah. « Il s’agit plus de cérémonies, de rituels et d’événements que d’une pièce de théâtre classique avec un scénario et des acteurs ».

Cette philosophie a permis de dynamiser pendant des années un espace qui, autrement, serait resté inutilisé et d’encourager la communauté des habitants de l’avenue Mabelle à se rassembler au travers de spectacles, d’ateliers, d’événements et d’activités telles que le cassage de melons d’eau pour marquer la fin de l’année scolaire. Lors de cet événement, le plus jeune ou le plus récent enfant de la communauté écrase le premier melon d’eau au sol, tandis qu’une escouade de trolls hurle en chœur et agite leurs poings en direction de l’école locale.

 

Source: Mobile MABELLE. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

 

L’engagement de personnes de tout âge est au cœur de l’action de MABELLEarts, qui organise notamment une série d’événements pour les jeunes et les aînés. « Le travail intergénérationnel était très important, car il s’agissait d’une occasion pour des familles entières de faire quelque chose ensemble, ce qui est souvent négligé au sein de notre société », explique Leah. « Vous inscrivez votre fils ou votre grand-mère à un programme », ajoute-t-elle, en soulignant qu’il n’existe pas beaucoup de possibilités d’activités familiales dans la ville.

 

S’adapter à la pandémie

 

Tout comme de nombreuses autres organisations ont dû repenser leur mode de fonctionnement à cause de la pandémie de COVID-19, MABELLEarts a également dû s’adapter, en mettant temporairement de côté une grande partie de sa programmation artistique en personne, qui nécessitait de se réunir en grands groupes. 

« Le fait d’être présent tous les jours nous a permis de nous distinguer en tant qu’organisation », a déclaré Leah. « Nous ne sommes plus là tous les jours, mais d’une certaine façon, nous sommes encore plus connectés aux gens par le biais d’appels au bien-être. Cette initiative se poursuit à ce jour ».

La pandémie a également permis le lancement de MABELLEpantry, à la suite de la découverte que l’avenue Mabelle se trouvait en plein désert alimentaire. Le programme a pour but de fournir de la nourriture aux personnes dans le besoin. L’événement a lieu dans le parc tous les mercredis. C’est aménagé de sorte à ressembler à un marché fermier, avec des bottes de foin empilées près de tables remplies de produits frais.

 

Source: MABELLEarts, MABELLEpantry (le garde manger de MABELLE). 

 

Leah a commencé à se rendre à l’épicerie et à acheter de la nourriture pour dix ménages, « en espérant que les gens ne penseraient pas que je suis une accumulatrice ». Aujourd’hui, le garde-manger aide près de 550 ménages. Des bénévoles apportent de la nourriture dans les halls des immeubles pour les personnes ne pouvant pas se rendre au parc.  

Nous ne prévoyons pas fermer le garde-manger une fois la pandémie terminée. « Quelle que soit la phase dans laquelle nous nous trouvions et les assouplissements, nous avons réalisé que c’était quelque chose qui devait continuer », dit Nicolette. 

L’une des missions principales de MABELLEarts est d’intégrer l’art, le théâtre et le design dans toutes les activités. Leah admet qu’il a été difficile de trouver un moyen d’intégrer cet aspect à la sécurité alimentaire. L’équipe a décidé faire venir deux clowns thérapeutiques pour jouer avec les personnes faisant la queue au garde-manger, tout en veillant à ce que chacun demeure en sécurité et à une distance de deux mètres.  

« D’une part, cela encourage et oblige les gens à respecter la distanciation physique, mais c’est aussi une façon de faire de l’humour noir pendant une situation très grave », explique Leah. « J’ai adoré les voir divertir les gens au garde-manger et désamorcer toute forme de colère et de conflit avec leurs bêtises ».

 

Source: MABELLEpantry (le garde manger de MABELLE) par Jake Tobin Garrett.

 

Leah y participe également en tant que maître de cérémonie, dans une tenue qui attire l’attention. « J’essaie d’être vraiment drôle, loufoque et chaleureuse avec les gens », dit-elle. « Le principe est que nous jouons avec le garde-manger comme s’il s’agissait d’une fête ou que nous jouions du rock and roll. Mais au fond, il ne s’agit que d’une banque alimentaire ».

« La plupart des personnes travaillant dans le secteur des banques alimentaires se soucient beaucoup de la dignité humaine et de la vie privée, et elles veulent que les gens s’en aillent en se sentant bien. Toutefois, peu de banques alimentaires se soucient de l’humour et de la beauté. Pour nous, cela nous importe vraiment aussi », ajoute-t-elle. 

Mettre l’accent sur la sécurité alimentaire pendant la pandémie a également attiré plus de participants que d’habitude, en particulier des personnes âgées et isolées. 

« Des personnes qui n’auraient pas forcément été à l’aise de venir s’asseoir et d’écouter de la musique avec d’autres personnes qu’elles ne connaissaient pas ou simplement parce que c’était difficile de s’y rendre avec leur marchette viennent toutes nous voir maintenant », explique Claudine Crangle, responsable de la collecte de fonds chez MABELLEarts. « Il y a un groupe plus large de personnes qui, j’en suis sûre, seront encore plus impliquées dans les activités artistiques et culturelles qui reprennent ».

 

Créer des liens

 

« Ce que les gens nous disent continuellement, c’est que nous sommes leur famille. Je viens d’un autre endroit, je ne connais pas grand monde et je vous considère comme ma famille », déclare Leah, reprenant un refrain qu’elle entend souvent au garde-manger. « Entre nous, en tant qu’équipe au sein de MABELLEarts, je dirais que nous les connaissons tous, à moins qu’il y ait quelqu’un de nouveau. Nous pouvons presquesaluer tout le monde par leur prénom ».

Pour l’aînée Bernadette Shulman, la participation à MABELLEarts a atténué sa solitude et lui a fait découvrir de nouvelles activités, comme le dessin, la couture, le perlage et même certaines danses.

« Cela rend la vie plus agréable », dit-elle. « Lorsque je me promène sur l’avenue Mabelle, les gens m’appellent par mon prénom et parfois, je ne les connais même pas. Mais je souris parce je sais qu’elles me connaissent grâce à MABELLEarts, car il n’y a que MABELLEarts au sein de la communauté qui nous permet de vraiment se connaître ».

 

Le regard tourné vers l’avenir 

 

Pour l’avenir du parc Mabelle, il faut redoubler d’efforts et créer une infrastructure permanente qui permettra à l’organisation de consacrer encore plus de temps à la population résidente.

« Nous sommes dans le quartier depuis si longtemps et comme notre travail est profondément collaboratif, nous avons pu établir une grande confiance et le désir de faire de nouvelles choses », affirme Leah. « Imaginez 100 ménages qui ont vraiment envie de faire des choses avec nous. Nous avons réalisé qu’il s’agissait d’une occasion vraiment inhabituelle. Nous avons alors commencé à réfléchir à ce que nous pouvions faire avec ce niveau de confiance et cette volonté de collaboration ».

 

Source: MABELLEarts, the MABELLEpantry (le garde manger MABELLE)

 

C’est ainsi que MAP a été créé. Il s’agit d’une stratégie pluriannuelle visant à consolider la position de MABELLEarts au sein de la communauté, avec un « clubhouse » permanent, un rôle plus officiel d’intermédiaire entre Toronto Community Housing et les locataires ainsi qu’un plan de collaboration pour améliorer la communauté.

Le projet MAP ira de l’avant et Leah indique que l’équipe est occupée à travailler sur la conception finale du centre communautaire permanent et à trouver du financement.

Selon Nicolette, le fait de disposer d’un espace permanent dédié à MABELLEarts permettra d’étendre la programmation artistique, de fournir une cuisine communautaire et de favoriser la création de microentreprises gérées par des membres de la communauté.

Les projets d’entreprises sociales sont en phase de planification et Nicolette affirme qu’il existe de nombreuses idées commerciales potentielles inexploitées n’attendant qu’une occasion.

« Beaucoup de gens vivant sur Mabelle possèdent déjà une expérience dans l’industrie alimentaire. Nous voyons des personnes qui viennent au garde-manger et nous parlent de ce qu’ils ont fait dans le passé ainsi que de tous leurs talents cachés. Nous espérons pouvoir exploiter cela et développer une programmation qui formera les gens à gérer leur propre entreprise en passant par le garde-manger MABELLE pour ensuite redonner à la communauté, tout en maintenant plusieurs de nos autres initiatives », dit-elle.

Pour le moment, l’équipe de jeunes employés d’été travaille à l’embellissement du parc, en faisant beaucoup de jardinage et de plantation, pour la communauté qui comment à lentement sortir de leurs tours. L’équipe de MABELLEarts jette les bases de ce qu’elle espère être un plus bel engagement communautaire pour les années à venir.

Les personnes à l’origine de cette organisation artistique communautaire sont passionnées par leur travail, et c’est cet engagement qui unit véritablement la population résidente de l’avenue Mabelle de manière inattendue, qu’il s’agisse de casser des melons d’eau ensemble ou de soirées interculturelles d’Iftar qui dynamise le parc pendant le mois du Ramadan, avec de la nourriture, des cérémonies et de l’art. C’est un endroit lumineux et vivant dans une poche d’Etobicoke qui aurait pu rester sombre et inutilisée.

« Je n’ai jamais entendu parler de quelque chose de ce genre », affirme Tasmeen. « Ça m’étonne que d’autres personnes n’aient pas une organisation aussi spéciale que la nôtre pour leur parc ».

 

 

 

À propos de Kelly Boutsalis

Kelly Boutsalis est une auteure et journaliste basée à Toronto. Elle est  Mohawk, et vient de la réserve des Six-Nations. Elle est publiée dans le Toronto Star, Spacing, The Globe and Mail et The Walrus. 

 


 

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Cette contribution de Kelly Boutsalis s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

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