Renouer avec les rivières de Québec

05 novembre 2021

Park People

Cette contribution de Christopher Dewolf s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


 

La ville de Québec doit son existence au fleuve Saint-Laurent, et il est facile de comprendre pourquoi. Du haut des remparts de son ancienne citadelle, on peut voir à des dizaines de kilomètres à la ronde. C’est là que le fleuve s’élargit, là que débutent les marées, et là que l’eau devient un peu plus salée à mesure qu’elle s’écoule vers l’Atlantique. Au gré du courant, le regard est porté vers les terres agricoles fertiles de l’île d’Orléans, puis vers les montagnes de Charlevoix avant d’apercevoir l’horizon au loin. 

Légende: La carte du Parc des Grandes-Rivières de Québec. Rousseau Lefebvre.

 

Mais en parcourant le paysage, on aperçoit aussi quelque chose d’autre : une autre rivière, beaucoup plus petite, qui passe devant des usines, des silos à grains et des terrains pour les conteneurs. Il s’agit de la rivière Saint-Charles, l’un des quatre cours d’eau méconnus de la ville de Québec, mais d’une importance égale à celle du Saint-Laurent. 

À cet égard, la Ville a le projet de valoriser ces rivières en créant une zone naturelle de 30 kilomètres carrés, comprenant 100 kilomètres de sentiers donnant au public un accès à l’eau, ainsi que de nombreuses autres structures sur leurs rives. Ce projet ambitieux sur 20 ans est le fruit d’une collaboration entre les citoyens et leur municipalité. 

« On revient un peu à la source », explique Marysela Rubiano, conseillère environnementale auprès de la municipalité, qui travaille sur le projet depuis son lancement en 2016. « On ne veut plus que les cours d’eau soient des sites de passage. On veut que les gens y restent. »

 

Se reconnecter avec les rivières

 

Connu officiellement sous le nom de Plan de mise en valeur des rivières, le projet s’articule autour de la création du nouveau parc des Grandes-Rivières-de-Québec qui présente des dimensions impressionnantes. Toutefois, le fait de le présenter comme un nouveau parc ne tient pas compte de son ampleur ni de ses retombées potentielles. 

Le projet touche presque tous les coins de la ville : des banlieues aisées près de la rivière Cap-Rouge, à la chute d’eau spectaculaire de la rivière Montmorency, en passant par les quartiers au bord de la rivière Beauport que traverse l’une des plus anciennes routes du Canada. La rivière Saint-Charles serpente sur 25 kilomètres depuis sa source au lac Saint-Charles, en passant par la banlieue nord pour finalement rejoindre le cœur de la ville et le Saint-Laurent. Sur son cours, elle traverse le village historique huron-wendat de Wendake, des zones humides importantes sur le plan écologique, ainsi que les anciens quartiers ouvriers de Saint-Sauveur, Saint-Roch et Limoilou qui s’embourgeoisent rapidement. 

Outre les quatre rivières principales, le projet couvrira également huit autres cours d’eau plus petits. Une fois achevé, il comprendra de nouvelles zones de conservation, 11 centres d’accueil et neuf centres d’activités où le public pourra avoir un accès direct à l’eau pour s’adonner à des activités comme la baignade et le kayak. 

 

Légende: le Parc des Saule à Saint-Charles. Rousseau Lefebvre.

 

Rien de tout cela n’aurait été possible sans la participation des résidents de Québec, dont beaucoup entretiennent une relation étroite avec les rivières, et ce, malgré un accès limité et un manque d’infrastructures publiques. « On a commencé à impliquer les citoyens même avant le projet », explique Marysela Rubiano. « Il y a vraiment une belle acceptabilité par rapport à cette démarche. Il y a un sentiment d’appartenance à chacune des rivières. »

Le projet mis en œuvre à Québec peut servir de source d’inspiration pour d’autres villes du Canada. Beaucoup cherchent en effet à tirer parti du potentiel de leurs cours d’eau sous-exploités afin d’améliorer la biodiversité, de faire face aux défis des changements climatiques comme le risque accru d’inondations, et de favoriser l’accès de leur population à la nature. 

« Chacune de ces questions a une grande importance au niveau individuel. Mais ensemble, elles ont une valeur encore plus grande », explique l’urbaniste Ken Greenberg, qui a conseillé la Ville de Québec et d’autres municipalités pour leurs projets de revitalisation des cours d’eau. « Chaque ville a des particularités un peu différentes : la topographie est différente, de même que les possibilités. Toutefois, l’idée d’intégrer ces cours d’eau à la vie des citadins est toujours la même. Ils nous donnent la possibilité de maximiser l’espace public. »

 

Une rivière emblématique au Canada

 

L’histoire de Québec – et par extension, celle du Canada – est inextricablement liée à celle de ses rivières. Lorsque l’explorateur français Jacques Cartier arrive au Canada en 1535, il tombe sur un village iroquois appelé Stadaconé, niché au bord de la rivière Saint-Charles qu’il nomme rivière Sainte-Croix en l’honneur du jour de son arrivée, la fête de la Croix. Le village abrite alors environ 500 personnes vivant dans des maisons longues appelées kanata par leurs résidents et qui veut dire « village ». Jacques Cartier adopte ce terme pour désigner la région entourant Stadaconé. Dans sa correspondance, il utilise différentes variantes du terme « Canada » qui finit par désigner toute la vallée du fleuve Saint-Laurent.

Dans leur camp près de Stadaconé, Jacques Cartier et ses hommes souffrent grandement des rigueurs de l’hiver. Privés de produits alimentaires frais et peu adaptés à leur nouvel environnement, beaucoup d’entre eux meurent du scorbut. Les autres ne parviennent à survivre que grâce à l’aide des résidents de Stadaconé qui leur apprennent à utiliser les aiguilles d’un cèdre appelé Annedda pour en faire une tisane riche en vitamine C. Au printemps suivant, en guise de réponse, Jacques Cartier emmène de force en France plusieurs résidents du village, dont le chef Donnaconna. Tous les membres du groupe décèdent, sauf un. Lorsque Jacques Cartier revient à Québec en 1541 et tente d’établir une colonie près de l’embouchure de la rivière Cap-Rouge, les Iroquois, devenus hostiles, le forcent à partir avec les membres de son équipage. 

Lorsque les colons français, sous la direction de Samuel de Champlain, s’installent définitivement dans la région en 1608, Stadaconé a disparu. En effet, les maladies venant d’Europe, les hivers de plus en plus rigoureux liés au Petit âge glaciaire et les conflits avec d’autres nations Autochtones ont décimé le peuple iroquois au cours des décennies précédentes. Par la suite, des membres des nations algonquine et innue viennent pêcher dans la rivière Saint-Charles pour y trouver des anguilles et des truites. Les Innus l’appellent Cabirecoubat ou « mille méandres », en raison de ses nombreux coudes. Les Hurons-Wendats l’appellent Akiawenrahk ou « rivière de la truite ». Ceux-ci s’installent sur ses rives en 1697 après que la guerre, la famine et les maladies les ont forcés à quitter leur terre natale au bord du lac Huron. 

Quant aux colons français, ils la rebaptisent « rivière Saint-Charles » en l’honneur du vicaire Charles de Boves. Au cours du XVIIe siècle, ils aménagent ses berges et y construisent une brasserie, une fabrique de potasse et un chantier naval entre 1668 et 1675. Aux XIXe et XXe siècles s’ensuit son développement industriel, période pendant laquelle la rivière Saint-Charles devient progressivement l’un des cours d’eau les plus pollués du Québec. Les eaux usées non traitées se déversent alors directement dans la rivière. 

En 1974, une digue en béton est construite en aval de la rivière. Ceci fait partie d’un projet de revitalisation post-industriel planifiant également la construction de marinas, de logements et de parcs bordant la rivière, pour mieux s’harmoniser avec les autoroutes, les centres commerciaux et les gratte-ciel devenus le visage moderne de Québec.

« Une fois bétonnée, la rivière est bel et bien présentable », note l’écrivain François Gosselin Couillard dans son histoire du quartier St-Roch. « Les rats ont quitté la place… ainsi que toute autre forme de vie. Le béton asphyxie toute la faune aquatique et terrestre. »

Et le béton ne réduit en rien la pollution. Alors que l’odeur de la rivière empeste, les résidents décident de prendre les choses en main. En 1979, une organisation à but non lucratif appelée Pêche en ville commence à réintroduire des truites en amont de la rivière. En 2000, soit 20 ans plus tard, un groupe de citoyens commence à se réunir au parc Victoria, un espace naturel historique au bord de la rivière Saint-Charles, pour discuter de la façon d’encourager les gens à renouer avec la rivière tout en améliorant l’habitat naturel. Ces initiatives débouchent sur l’idée de créer un nouveau parc linéaire sur ses rives, en renaturalisant notamment ses berges. Le béton est retiré juste à temps pour célébrer les 400 ans de la ville de Québec en 2008.

 

De grandes idées pour une vision globale

 

Beaucoup avaient le sentiment que le nouveau parc ne représentait qu’un commencement. Nous pouvions, et même nous devions, aller plus loin. « Ce qui nous manquait, c’était une vision globale », explique Amélie Germain, architecte paysagiste à la Ville de Québec. Avoir une vision globale des choses demande de s’appuyer sur des sources d’inspiration venant de tous les horizons. C’est pourquoi en 2016, la Ville a lancé un concours international afin de trouver des idées innovantes permettant aux résidents de Québec de recréer des liens non seulement avec la rivière Saint-Charles, mais aussi avec les autres cours d’eau. 

« Le concours a été extrêmement déterminant, car il a permis de mettre la barre plus haut en ce qui concerne les ambitions, aspirations et objectifs que l’on cherchait à atteindre pour ces cours d’eau », explique Ken Greenberg, qui a fait partie du jury. « Ce qui est fascinant, c’est qu’il s’agissait d’un concours anonyme. Nous n’avons connu le nom des participants qu’après avoir ouvert les enveloppes avec leurs noms. Il s’agissait de personnes très qualifiées venant du monde entier et ayant fait de nombreuses recherches sur Québec. Ce processus a aussi généré un certain nombre d’attentes de la part du public. »

Le concours a ainsi recueilli 21 propositions d’urbanistes issus de 10 pays différents. Chaque urbaniste devait proposer un concept comprenant trois perspectives : une englobant l’ensemble des rivières, une englobant chaque rivière spécifique, et une comprenant une sensibilité ou une atmosphère générale. L’objectif était de recueillir le plus d’idées possibles. « L’approche traditionnelle aurait consisté à lancer un appel d’offres », explique Marysela Rubiano. « Toutefois, nous voulions recueillir un maximum d’idées pour nous servir d’inspiration. »

 

Légende: le Centre Nautique de Cap-Rouge Rousseau Lefebvre.

 

Les juges ont ainsi retenu trois lauréats. Headwater Lot, de l’agence de design Cadaster de Brooklyn, s’inspire de l’ancien régime seigneurial français en matière d’aménagement du territoire. Celui-ci s’appuie sur un aménagement perpendiculaire aux rivières plutôt qu’une approche linéaire suivant leurs berges. Le projet Parc urbain national de Québec, conçu par le cabinet White Arkitekter de Göteborg, envisage un accès gratuit aux berges des rivières de Québec. Celui-ci s’inspire du « droit de circulation » garanti dans un certain nombre de pays européens, comme le Royaume-Uni. Le projet The Loop, de l’architecte Joo Hyung Oh de Los Angeles, proposait un réseau de sentiers interconnectés reliant les quatre rivières. 

« Ils nous ont permis de voir encore plus la richesse qu’on a nous-mêmes », dit Amélie Germain. « Pour eux, cette richesse était évidente. » Selon elle, la familiarité engendre le mépris, et de nombreux résidents de Québec n’avaient jamais vraiment considéré leurs rivières comme des ressources précieuses. « On a fait un peu rêver les citoyens. », dit Marysela Rubiano.

Après le concours, la Ville a organisé des ateliers publics, des sondages, des réunions d’information, des consultations sur les berges de chaque rivière, ainsi qu’une exposition mobile appelée Le Rivièroscope. Si certains citoyens ignoraient l’existence des rivières situées à quelques pas de chez eux, d’autres avaient une connaissance approfondie de leurs paysages, de leur faune et de leur flore. « Les propositions abordent des aspects assez particuliers et spécifiques, comme la topographie, la démographie et les intérêts de la population », explique Ken Greenberg. « Les solutions étaient assez sur mesure. Elles étaient tout à fait adaptées aux possibilités existantes. » 

Les consultations ont révélé que les résidents souhaitent avoir accès aux rivières et s’adonner à des activités récréatives toute l’année, mais que ceci ne se fasse pas au détriment des efforts de conservation de l’environnement. En bref, ils ne souhaitent pas voir revenir les anciennes berges bétonnées et sans vie de la rivière Saint-Charles. 

 

Mettre un terme à la « fausse dichotomie »

 

Ce projet sur plusieurs années a donné naissance à un plan directeur dévoilé à l’automne 2020.

« Le projet de la Ville de Québec démontre à merveille qu’il est possible d’intervenir de manière adaptée dans ces zones naturelles, et ce, sans nuire aux habitats ni à la nature, tout en permettant à la population de jouir des vallées fluviales, d’avoir accès à la nature et d’en profiter sans perturber la nature », ajouter Ken Greenberg.

Selon lui, il s’agit d’un point essentiel, surtout étant donné que les autorités de conservation ont souvent créé ce qu’il décrit comme une « fausse dichotomie » entre la protection des habitats naturels et l’accès du public aux cours d’eau. 

 

Légende : la base plein-air de Montmorency. Rousseau Lefebvre.

 

La Ville de Québec n’est pas la seule à vouloir s’engager dans une démarche plus raisonnée. À Calgary, où une grande partie de la rivière Bow, alimentée par des glaciers, est bordée de talus et de digues, l’initiative RiverWalk parvient à conjuguer protection contre les inondations et expérience conviviale et intimiste au bord de l’eau. À Edmonton, la promenade Touch the Water est en cours d’aménagement et permettra d’améliorer l’accès du public à la rivière Saskatchewan Nord. À Montréal, la baignade dans le Saint-Laurent était autrefois courante jusqu’à ce que le niveau de pollution grimpe en flèche. Aujourd’hui, la pollution étant maîtrisée, plusieurs nouveaux projets visent à en rouvrir l’accès au public. Parmi ceux-ci, citons la Promenade de Bellerive qui offrira de nouvelles aires de baignade d’ici l’été 2022, ainsi qu’un pavillon accueillant un marché de producteurs, des événements culturels et un biergarten. Dans le quartier historique de Lachine, un nouveau parc visant à rétablir des zones humides tout en encourageant les sports nautiques non motorisés remplacera la marina. 

Selon Amélie Germain, le manque d’infrastructures récréatives au bord des rivières de Québec a poussé les résidents à créer leurs propres sentiers.

« Dans un de nos grands parcs, on manque de sentiers, de quais, d’aires de repos, et il y a 18 km de sentiers informels », indique-t-elle. Cependant, il est possible que les urbanistes souhaitent formaliser ces aménagements réalisés par les citoyens. « Souvent les gens trouvent le meilleur raccourci pour se rendre à un endroit. Il y a un chemin qui a été tracé parce qu’il y avait un beau paysage à voir ou une plage naturelle », ajoute Amélie Germain. « Par contre, c’est sûr que nous avons le devoir de vérifier qu’on n’est pas dans des milieux humides et qu’il n’y a pas de détérioration sur le plan environnemental. »

La prochaine étape consistera à commencer à concrétiser les idées du plan directeur. Certaines de ces mesures comprendront des « espaces de transition », comme des bancs sur le pont Dorchester, des cabanes flottantes sur la rivière Montmorency et l’Espace collectif de la Marina Saint-Roch, où l’organisme sans but lucratif La Pépinière organise des événements culturels et sociaux comme des concerts, des cours de yoga et des leçons de tango dans le pavillon d’été. « Ça nous a permis de tester les aménagements dans l’éphémère, avant de basculer dans le permanent », explique Amélie Germain. Parmi les autres mesures, citons le réaménagement en cours de deux parcs au bord de la rivière Saint-Charles, qui a commencé avec la construction d’une nouvelle passerelle piétonnière au parc de la Pointe-aux-Lièvres pour traverser la rivière.

Il faudra encore attendre 20 années supplémentaires pour que ce projet soit terminé. Et c’est ce qui le rend aussi remarquable : c’est un projet sur plusieurs générations.

« C’est nos enfants et nos petits-enfants qui vont hériter de tout cela », commente Marysela Rubiano. « Qu’il s’agisse de citoyens ou d’organismes qui gravitent autour des rivières, ce projet est vraiment rassembleur », ajoute Amélie Germain.

« Le sentiment d’appartenance au projet est essentiel, surtout si on veut l’amener à terme. C’est sûr que [la participation publique] demande énormément d’efforts et ralentit le processus. Mais c’est un projet qui en sera beaucoup plus riche et qui ira beaucoup plus loin. Ça, c’est certain. »

 

 

 

 

 

À propos de Christopher Dewolf

 

Travaillant désormais à Montréal, le journaliste Christopher DeWolf s’intéresse particulièrement aux sujets des villes et de la culture. Lorsqu’il vivait à Hong Kong, il était rédacteur en chef de Zolima CityMag et a régulièrement écrit pour le South China Morning Post, Eater et d’autres publications. Son livre Borrowed Spaces: Life Between the Cracks of Modern Hong Kong, il aborde les divergences de points de vue entre les citoyens et les autorités en matière de vie urbaine. 

 


 

Cette contribution de Christopher Dewolf s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

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