Le 17 octobre prochain, la marijuana deviendra légale. Qu’est-ce que cela signifie pour les parcs et les espaces publics, qui tiennent lieu de salon et de cour arrière pour un grand nombre de citadins d’un océan à l’autre?

Il y a fort à parier que vous avez déjà senti l’odeur du cannabis en vous promenant dans un parc, et cela risque de se produire de plus en plus souvent. Même si les villes interdisent sa consommation dans les parcs, certaines personnes font fi des règlements. Nous avons demandé à trois acteurs de l’urbanisme dans trois grandes villes canadiennes, soit Vancouver, Toronto et Calgary, ce qu’ils pensent de la légalisation de la marijuana et de ses répercussions sur les parcs et les espaces publics, et sur les personnes qui les fréquentent.

La perspective de Vancouver selon Mitchell Reardon

« Depuis plusieurs décennies, la consommation de cannabis en public est chose fréquente à Vancouver. La ville a énormément changé depuis l’émeute de Gastown en 1971 », affirme Mitchell Reardon, qui est chef de l’expérimentation, de l’urbanisme et de la conception à Happy City, une entreprise vancouvéroise qui « se base sur des notions de psychologie et de santé publique pour injecter du bonheur dans les quartiers et les villes du monde entier. »

M. Reardon souligne qu’à l’instar de la plupart des villes de la côte ouest, Vancouver jouit d’une atmosphère détendue du type « vivre et laisser vivre », qui expliquerait la tolérance des citoyens envers la consommation de cannabis dans les parcs et les espaces publics. Cependant, même si l’odeur de la marijuana ne choque pas les résidents de Vancouver, sa consommation dans l’espace public est loin de faire l’unanimité.

Selon Mitchell, la consommation de cannabis en public pourrait servir de levier politique pour faire reculer certaines causes, comme la piétonnisation des rues urbaines. Pour s’opposer à celle du Robson Square, qui est interdit aux voitures, certains argumentent que les vendeurs de marijuana se sont multipliés dans le square. Un article paru en 2016 porte le titre « Local businesses rethink Robson Square plans after police raid marijuana market » (Des entreprises locales changent d’opinion à propos du Robson Square après une opération policière anti-marijuana). M. Reardon croit que si les ventes de cannabis deviennent apparentes dans les lieux publics, les opposants à certains projets novateurs, comme la piétonnisation du Robson Square, pourraient s’en servir comme argument.

« Je suis particulièrement inquiet que la légalisation serve de levier pour nuire aux espaces publics », affirme Mitchell.

En fin de compte, Mitchell pense que les règlements qui encadrent déjà la fumée de cigarette, et ceux qui concernent la sécurité publique et les comportements antisociaux, peuvent être appliqués aux situations qui découleront éventuellement de la consommation de cannabis dans les parcs de Vancouver. Autrement, il n’y a pas vraiment lieu de s’inquiéter, selon lui. « Dans une ville où 500 personnes sont mortes d’une surdose en 2017 et où des seringues usagées jonchent le sol de plusieurs de ses quartiers, les préoccupations liées au cannabis dans l’espace public sont des bagatelles quand on pense aux ravages de la crise des opioïdes. »

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Nathaniel F, Robson Square

La perspective de Toronto selon Carolyn Wong

Il y a environ cinq ans, Trinity Bellwoods est devenu le parc à fréquenter durant les chauds mois d’été. Le célèbre New York Times en a même fait l’éloge dans sa rubrique 36 Hours in Toronto (36 heures à Toronto). Malheureusement, la consommation d’alcool et de cannabis était devenue si répandue dans le parc que la communauté s’est réunie d’urgence pour calmer la frustration grandissante du voisinage. Comme le parc Trinity Bellwoods se trouve à distance de marche d’à peu près cinq dispensaires, celui-ci est devenu la mecque de la consommation récréative de marijuana dans les espaces publics à Toronto.

Récemment, un événement prévu pour le 17 octobre, jour de la légalisation du cannabis, a fait son apparition sur Facebook : « Premier joint légal dans le parc Trinity Bellwoods ». Très vite, les commentaires des résidents se sont mis à affluer, dont celui-ci :

« Je suis content que la marijuana devienne légale, mais restez loin des modules de jeu et du parc à chiens. N’oubliez pas que bien des gens fréquentent le parc pour s’échapper de la ville. S’il y a de la fumée partout, ça risque d’être désagréable pour tout le monde sauf vous. Merci de respecter vos voisins qui veulent simplement profiter du parc. »

Carolyn Wong, membre des Amis du parc Trinity Bellwoods et responsable du marché de producteurs hebdomadaire, ne s’en fait pas trop avec le cannabis dans les parcs. Elle soulève cependant un point intéressant : « L’odeur de la mari est puissante et persistante. Ce n’est pas tout le monde qui veut sentir ça. » Lorsqu’elle sent l’odeur du cannabis au marché de producteurs le mardi, elle demande généralement au principal intéressé de s’éloigner des lieux pour ne pas importuner les clients.

Mme Wong a aussi remarqué récemment que durant les soirées cinéma au parc à chiens, les fumeurs de pot étaient gentiment invités par les autres cinéphiles à s’éloigner du groupe de spectateurs. Selon Carolyn, si les gens respectaient simplement les règles de base du bon sens et de la courtoisie, la légalisation ne serait pas un si gros problème pour les groupes de parcs.

Elle souhaiterait qu’une campagne publique soit lancée pour rappeler aux gens de ne pas fumer à proximité des autres dans le parc. Elle mentionne l’ancienne campagne télévisée de Ben Wicks « Be Nice, and Clear Your Ice » (Soyez gentils, cassez la glace) qui demandait aux citoyens de Toronto de s’occuper des plaques de glace autour de leurs résidences et de leurs commerces pour éviter les accidents : « Une campagne pour rappeler aux gens d’être courtois quand ils fument, ce serait génial », dit-elle.

La perspective de Calgary selon Druh Farrell

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Prince’s Island, Wendy Cutler

Druh Farrell, conseillère municipale du quartier 7 à Calgary, adopte une approche d’attente en ce qui concerne le cannabis dans les parcs. Elle a connu l’augmentation de l’usage des drogues récréatives dans les grands parcs urbains de Calgary comme Prince’s Island et Riley Park. Mais y a-t-il lieu de s’inquiéter? « Seul le temps nous le dira », répond-elle.

Mme Farrell croit que la courbe d’apprentissage sera très abrupte une fois la marijuana devenue légale, mais elle est confiante, parce que « Calgary a adopté une approche équilibrée après avoir fait ses devoirs en étudiant les autres villes ».

Au sujet du tourisme lié au cannabis, où des personnes se rendraient dans des villes canadiennes pour profiter du statut légal de la marijuana, elle admet que des touristes pourraient vouloir visiter Calgary et utiliser ses espaces publics sans égard pour ses règlements. Elle est d’avis que la Ville devra s’adapter rapidement pour réagir aux réalités de la consommation de cannabis en public, au lieu de créer des règlements visant à prévenir des situations qui pourraient ne jamais survenir.

Tout comme Carolyn Wong, Druh Farrell croit qu’il serait bon de rappeler aux Canadiens leurs responsabilités envers les autres utilisateurs des parcs et des espaces publics.

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