Fermes urbaines collectives : des lieux de fierté et de rassemblement où exprimer ses « combats » et ses joies

Cette contribution d’Emilie Jabouin s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


« Byen Pre Pa La Kay » en créole haïtien veut dire : le travail est continu et permanent. Ce dicton résume bien le travail de la terre, qui est une lutte constante faite d’adaptation et de transition permanentes. Il s’agit d’une expérience particulièrement pertinente pour les personnes Noires qui, au cours de l’histoire, ont dû se renouveler et se réinventer en permanence. Ainsi, pour la population Noire du Grand Toronto, les fermes collectives sont devenues des lieux de fierté, de rassemblement, d’amour et de bienveillance qui valent la peine d’être défendus.

 

Cultiver la terre pour réunir et soutenir les résidents

 

La Black Creek Community Farm* (BCCF), qui a été créée en 2012 sur un terrain de quelque 3 hectares loué auprès de l’Office de protection de la nature de la région de Toronto* (TRCA), constitue un véritable modèle en matière de sécurité alimentaire et d’agriculture urbaine durables. Gérée par les résidents, la BCCF permet à ses membres de cultiver des légumes, et d’avoir accès à sa forêt nourricière et à ses sentiers. Les fruits et légumes qui n’ont pas trouvé preneurs auprès des membres sont alors vendus au public. La ferme comprend une roue médicinale Autochtone, une école en plein air pour aider les enfants à développer leurs capacités motrices et animer les sorties scolaires, un foyer autour duquel on peut raconter des histoires et créer des liens, des carrés de jardin adaptés aux problèmes de mobilité des aînés et, surtout, des légumes correspondant à la diversité ethnique du quartier et des plantes indigènes. 

Selon ses membres, les services adaptés aux différentes cultures de la BCCF et son environnement en général constituent un modèle dont on devrait s’inspirer dans toute la ville. Comme le souligne Ama Deawuo, la précédente directrice générale de la BCCF, on trouve des fruits et légumes frais en abondance dans des quartiers aisés tels que Rosedale. Toutefois, dans les quartiers où vivent en majorité des personnes Noires, les gens n’ont pas accès à la même variété ni à la même qualité. 

 

Légende: Ama Deawuo, ancienne Directrice éxécutive de la Black Creek Community Farm

 

Avec un accès limité aux espaces verts pour répondre aux besoins agricoles et récréatifs de la population, le quartier dense de Jane & Finch où se trouve la BCCF illustre bien cette situation. Pour Sam Tecle, un membre du comité directeur de la BCCF qui a grandi dans le quartier, la ferme représente un endroit unique à Toronto, en Ontario, au Canada et dans le monde.

Elle « symbolise l’esprit de communauté, l’amour et l’interdépendance. Elle montre que nous pouvons être là les uns pour les autres, que nous pouvons nous soutenir et nous entraider. »

Sam Tecle décrit Jane & Finch comme un « quartier international » où vivent des personnes nouvellement arrivées au Canada, ainsi que des familles issues de l’immigration, notamment du Ghana, de la Jamaïque, de l’Équateur et dde l’Italie. Toutefois, il s’agit aussi d’un endroit qui a été confronté à la négligence et au manque d’investissement. Ce quartier animé compte des personnes généreuses et pleines de talent, qui se soutiennent mutuellement et font profiter le quartier de leurs compétences uniques. Toutefois, les informations que font circuler les médias sur le quartier sont souvent sensationnalistes, ne tiennent pas compte de ces qualités, et décrivent le quartier comme un endroit violent en proie à la criminalité. 

Pourtant, les résidents considèrent cet endroit comme chez eux, et certains jeunes dénoncent* ces préjugés.

Comme le dit Femi Lawson dans l’émission « Vice visits Jane & Finch » : [« On a tous quelqu’un qui nous influence d’une manière positive […]. Et lorsqu’on est entourés de personnes comme ça, cela agit sur nous. » 

Le quartier multiculturel et multiethnique de Jane & Finch a été le plus durement touché par la pandémie* à Toronto et a depuis longtemps été stigmatisé par la Ville et le gouvernement provincial. En tant que cultivatrice dans des jardins collectifs, agricultrice rastafari, amoureuse de la nature, défenseure et résidente de longue date du quartier, Peachtree Boucaud, qui a travaillé précédemment pour la BCCF comme responsable du marché, nous rappelle que, « nous sommes comme des abeilles au travail. Nous créons des liens et pollinisons ». La Ville de Toronto et d’autres organismes officiels, comme le TRCA, permettent aux personnes racialisées à faible revenu d’avoir accès à des espaces verts. Toutefois, lorsque l’on se penche sur l’histoire liée aux relations des résidents avec la terre dans la ville, on se rend compte que l’entretien de ces espaces verts d’une importance cruciale est plus complexe que l’on ne le pense. Tout a commencé avec celles et ceux qui ont cultivé cette terre et leur engagement à s’entraider.

 

Cultiver la terre est à la base de tout

 

Nous devons nous rappeler que les activités de gestion et d’entretien de la terre menées par des fermiers Noirs et racialisés et les Autochtones ont précédé les projets menés par la Ville. Ceci a engendré une agriculture urbaine à Toronto qui repose aujourd’hui sur des structures bien établies, comme la BCCF, des jardins collectifs et des projets gérés par les citoyens, comme des parcelles ouvertes où les gens pratiquent l’agriculture collective. Ces initiatives possèdent toutes une visibilité et des modèles de financement différents. 

Peachtree Boucaud est fière de dire que « beaucoup de ces jardins collectifs sont dirigés par un grand nombre de femmes Noires ».

En effet, les questions de sécurité alimentaire et de justice environnementale sont étroitement liées à la défense historique de leurs droits. « Nous vivons dans des endroits directement confrontés à cette injustice environnementale », explique Peachtree Boucaud. « Toutefois, notre voix n’est pas prise en compte à ce sujet. » Lorsqu’on lui demande de parler de son jardin préféré, elle se réjouit de mentionner celui situé à l’angle de Jane Street et Weston road : « Charlyn Ellis travaille au Emmett Avenue Garden, qui est l’un de mes préférés, […] il y a des abeilles, et on peut y apprendre tellement de choses. Malheureusement, le travail de ces gens au jardin Emmet passe souvent inaperçu. »

 

 

Les résidents ont beaucoup de connaissances. Peachtree Boucaud explique que souvent, les agriculteurs Noirs qui arrivent au Canada ont beaucoup de compétences, mais personne ne leur demande de faire part de cette expertise. Et les jeunes générations, comme moi, ont appris à jardiner et à cultiver grâce à leurs ancêtres. J’ai appris à jardiner grâce à ma mère et en écoutant les histoires de mes grands-mères qui cultivaient la terre en Haïti. 

Et l’histoire de Peachtree Boucaud est semblable, me dit-elle : « Mon grand-père était cultivateur, et mon père avait remplacé toute la pelouse par un jardin potager; la Ville de Toronto lui a d’ailleurs décerné un prix. Quant à moi, je ne me suis jamais considérée comme telle parce que c’était quelque chose de naturel. Ce n’est pas quelque chose que l’on part faire ailleurs, cela fait déjà partie de ce que l’on fait et qui fait partie de nous. Je me suis donc investie dans la ferme, j’ai commencé à travailler et j’ai géré le marché. Cela m’a ouvert les yeux. »

Le jardinage joue un rôle important dans la transmission des connaissances intergénérationnelles et dans l’autonomisation des groupes marginalisés en matière d’autosuffisance alimentaire.

Cependant, maintenir un espace aussi dynamique et axé sur l’humain demande des efforts constants. Sam Tecle explique que « pour que la ferme soit ce qu’elle est, il a fallu qu’Ama, le personnel et les résidents s’investissent beaucoup. Il a fallu aussi que les résidents se battent pendant longtemps auprès de la Ville; […] il a fallu établir une bonne relation avec elle pour que la ferme reste à plusieurs niveaux entre les mains des résidents. » Quant à Ama Deawuo, elle rêve de voir la ferme s’agrandir en ayant son propre bistrot entièrement approvisionné par les fruits et légumes de la ferme, cultivés et cuisinés par ses membres.

 

Des espaces verts collectifs comme lieux de vie pour les personnes Noires

 

« Cultiver la terre n’est pas qu’une activité agricole, c’est aussi un travail qui demande de l’amour », déclare Hannah Conover-Arthurs, responsable de programmes de l’Ubuntu Community Collective, une organisation promouvant la sécurité alimentaire et offrant des services liés à cette problématique. Par le biais d’une ferme urbaine au parc Downsview, au sud-est du quartier Jane & Finch, l’organisation offre aux mères célibataires Noires la possibilité de s’adonner au jardinage. En tant que cheffe cuisinière, son travail porte sur la guérison et la sécurité alimentaire, la culture des plantes médicinales, et vise à répondre aux problèmes de nutrition des mères de famille et de santé mentale; le tout avec une optique holistique du bien-être physique, de la spiritualité et de la relation avec la terre. 

 

Légende :  La roue médécinale Autochtone de la Black Creek Community Farm

 

Hannah Conover-Arthurs mentionne également l’importance pédagogique du jardinage qui permet d’acquérir des compétences et une meilleure confiance en soi et de voir la vie sous un autre angle. Elle emmène aussi ses neveux et nièces avec elle pour planter et récolter des légumes afin qu’ils « fassent partie du processus » et apprennent ainsi des choses qu’ils n’apprendraient nulle part ailleurs. »

Pour Fatin Chowdhury, responsable du développement et de la communication de la BCCF, sensibiliser les résidents sur la consommation d’aliments sains et sur la durabilité représente des accomplissements importants pour la ferme : « Notre programme Urban Harvest vise à sensibiliser sur le gaspillage alimentaire, la conservation des aliments, […] et les denrées alimentaires disponibles localement. Notre équipe chargée de l’éducation au jardinage organise de nombreux ateliers destinés aux enfants, aux jeunes et aux familles sur l’écologie locale, l’agriculture urbaine et le jardinage. Ce sont des sujets sur lesquels nous voulons vraiment sensibiliser les résidents pour qu’ils les appliquent chez eux. »

De nombreuses personnes qui habitent dans le quartier Jane & Finch vivent notamment dans des tours d’appartements et n’ont qu’un accès limité aux espaces verts où elles peuvent faire du jardinage, être actives et tisser des liens. « Je vis dans un appartement […] », dit Peachtree Boucaud. « J’essaie de faire pousser ce que je peux [sur mon balcon], et je passe le reste de mon temps au jardin collectif. » Dans les jardins de quartier, « les gens peuvent créer des liens et trouver un endroit où s’épanouir », ajoute-t-elle. « Ils leur fournissent aussi de la nourriture et leurs permettent de faire des économies pour éventuellement réaliser d’autres choses avec leur famille. » 

La pandémie et l’ordre de confinement ont commencé en mars 2020, c’est-à-dire en pleine saison de végétation, et ont initialement empêché les gens d’entretenir les jardins collectifs, compromettant leur bien-être physique et mental. De nombreux résidents « vivent dans de petits espaces de vie », souligne Peachtree Boucaud. Malgré tout, après avoir plaidé en faveur de la réouverture des jardins en toute sécurité, les résidents ont finalement obtenu l’autorisation. Ces endroits fournissent bien plus que des activités aux résidents, dit Peachtree Boucaud, « ils font partie intégrante de notre quartier ».

 

Défense des intérêts, solidarité, justice et éducation

 

Les fermes et jardins collectifs urbains gérés par les résidents sont aussi de vrais lieux de rassemblement. D’après Sam Tecle, en permettant de défendre les intérêts des résidents, ils offrent une véritable « éducation politique » qui s’inscrit dans une vision plus large de la justice pour les personnes Noires, Autochtones, racialisées et marginalisées.

 

Légende : l’école en extérieure de la Black Creek Community Farm

Selon Sam Tecle, les endroits comme la BCCF ont un intérêt multidimensionnel et « sont bien plus que de simples fermes ». Ils représentent « des lieux de rencontre, d’activités, d’apprentissage; ce sont des symboles et des lieux de fierté. »

Riche de son expérience personnelle et au sein du comité directeur, il explique que la ferme a souvent permis de prendre position contre des politiques racistes et discriminatoires : « Les membre de la ferme n’ont pas hésité à s’attaquer aux problèmes que rencontraient les résidents du quartier, que ce soit lorsqu’une épicerie locale a mis le lait maternisé sous clé ou lorsqu’elle a interdit l’accès aux poussettes ou aux appareils de soutien à la mobilité. Les membres de la ferme ont pris position très tôt, ce qui a poussé les gérants à résoudre rapidement le problème et à supprimer ce règlement. »

 

Une réponse plus rapide et la question de la propriété foncière

 

 

Les initiatives portant sur l’agriculture urbaine collective qui bénéficient du soutien de la Ville ne savent pas sur quel pied danser.

« La Ville doit se concentrer sur les questions de durabilité », explique Hannah Conover-Arthurs. « Nous devons constamment composer avec à des baux d’un an, puis les renouveler pour deux ans. Nous nous demandons toujours si nous pourrons poursuivre l’activité de la ferme l’année suivante. »

La question de la propriété et de la location des terres constitue un obstacle majeur pour les agriculteurs Noirs, car ils dépendent plus souvent des terrains publics que les personnes possédant des parcelles privées. Selon Peachtree Boucaud, ce qui est décourageant est que « la terre n’appartient pas aux résidents ». Ceci complique donc grandement la planification à long terme, les pratiques spirituelles culturelles en lien avec la terre et les pratiques agricoles en général. 

Si les personnes Noires décident d’investir leur temps et de travailler la terre, « ce n’est pas un investissement pour 3 ans seulement!

Cela représente notre moyen d’existence », déclare Hannah Conovers-Arthurs. Ces fermes ont une grande valeur pour celles et ceux dont l’identité y est rattachée et fournissent des services essentiels aux résidents en leur permettant de vivre une vie équilibrée et saine. « L’espace, le service et l’idée que nous offrons aux résidents ont une valeur bien plus grande que les financements que nous recevons. Pourtant, nous devons constamment implorer, quémander et demander des subventions », déplore Sam Tecle. « Nous n’avons même pas le luxe de pouvoir penser à ce que nous pourrions construire à cet endroit, sur le terrain de la ferme, dans 5 ans. » Il est donc impératif que la Ville change son modèle de gestion des terres en une approche à long terme. Comme le dit Peachtree Boucaud, offrir un accès à l’eau, des toilettes accessibles, des carrés de jardinage avec des sièges et d’autres initiatives favorisant l’agriculture urbaine et l’accessibilité représente des considérations importantes qui nécessitent une planification et un investissement à long terme pour répondre aux besoins du grand public. Et pourquoi ne pas imaginer que les personnes Noires puissent être pleinement responsables des terres dont elles s’occupent, sans supervision de la part de la Ville? 

Le problème de l’insécurité alimentaire* est bien antérieur à la pandémie. Selon une étude de l’Université de Toronto intitulée Feeding the City: Pandemic & Beyond* [Nourrir la Ville : au delà de la pandémie], « 4,4 millions de personnes, dont 1,2 million d’enfants de moins de 18 ans » n’avaient pas assez à manger au Canada. Le rapport confirme que les initiatives d’agriculture locales gérées par les résidents représentent la meilleure façon pour les groupes marginalisés et vulnérables d’avoir accès à des produits alimentaires frais et abordables. Il soulève aussi la question de savoir si la sécurité alimentaire et la durabilité pour tous, y compris pour les groupes marginalisés, constituent une priorité pour les gouvernements. D’après Peachtree Boucaud, la demande est indéniable, comme l’atteste la longue liste d’attente pour devenir membre des jardins collectifs.

 

Cultiver la terre pour créer un sentiment de fierté collective

 

Lorsque l’on parle avec les résidents, un certain sentiment de fierté personnelle et collective se dégage de leurs paroles. En réfléchissant à l’incidence que ces initiatives ont eue dans sa vie, Hannah Conovers-Arthurs parle « de l’inspiration, de l’amour et de la passion » qui suscitent une réaction en chaîne positive dans la vie des gens.

Quant à Sam Tecle, il parle du soutien considérable apporté par les résidents qui a engendré « un intérêt accru pour le jardinage, l’agriculture et l’éducation ». Pour Fatin Chowdhury, la BCCF a subi « un véritable changement d’identité » en offrant des services de livraison de nourriture aux résidents. Cette initiative a renforcé leur confiance dans la ferme qui représente désormais pour eux un véritable filet de sécurité social. Sans oublier bien sûr, « la joie que procure cet endroit », comme le dit Peachtree Boucaud. La BCCF a fait tomber les barrières et a décompartimenté les choses pour des personnes souvent marginalisées et enfermées dans une perception définie par leurs interactions avec les gouvernements. Elle a aussi rendu les plaisirs simples de la vie plus accessibles à des personnes et des jeunes alors confinés dans des quartiers densément peuplés. Enfin, elle leur a donné la chance de découvrir ce que Fatin Chowdhury considère être « un espace vert d’une importance cruciale dans la ville ».

Sam Tecle aime voir s’afficher cette fierté chez les membres de la BCCF lorsque, au cours du dîner annuel, « les membres sont fiers que des gens de l’extérieur se rendent à la ferme et vivent cette expérience agréable et chic et repartent peut-être en se disant que “Jane & Finch n’est pas exactement comme on le dit”. »

 

Source de joie et de bouleversements

 

Les programmes d’agriculture collective servent de véritables tremplins. « Ce sont des incubateurs », dit Hannah Conovers-Arthurs. Et Peachtree Boucaud d’ajouter : « On fait connaissance avec d’autres cultures, avec leur manière de cultiver et de polliniser les plantes. »

Quant à Hannah Conovers-Arthurs, elle explique comment les programmes destinés aux résidents leur offrent les outils nécessaires pour, un jour, obtenir leur propre terrain, lancer leur projet, puis leur propre entreprise. Elle considère comme quelque chose de sacré la capacité de prendre soin des membres de sa famille et de promouvoir le quartier comme faisant partie de la « cellule familiale ». Faire partie de l’Ubuntu Community Collective est un moyen pour elle de prendre soin de sa mère, d’aider les personnes qui se remettent d’un traumatisme et de créer un lieu où « les gens vous voient pour ce que vous êtes ».

Il s’agit d’un endroit « propice au bien-être, à la liberté, à la créativité, à la santé, à la transformation et à l’inspiration. »

 

Légende : L’entrée de la Black Creek Community Farm 

En ce qui concerne l’idée selon laquelle les gens qui nous entourent font ce que nous sommes, Hannah Conovers-Arthurs déclare : « lorsque l’on cultive la terre, on passe par toutes sortes de moments difficiles. Toutefois, lorsque l’on est bien entouré et que l’on voit ce que les autres font, on se sent soutenu. »

Elle estime que sa vie a été transformée en cultivant la terre, en commençant par son travail avec Fresh City Farms. Elle espère pouvoir un jour subvenir à ses besoins grâce à son activité agricole. 

Pour être honnête, cultiver la terre est difficile, mais les jardins collectifs « procurent aussi beaucoup de joie », dit Peachtree Boucaud. Les gens qui cultivent la terre représentent un véritable pilier pour l’agriculture à Toronto. Améliorer la sécurité alimentaire et le bien-être des gens, mettre sur pied des circuits alimentaires durables et créer un environnement sain sur le plan spirituel, mental et physique pour les résidents représente une lutte perpétuelle. Exiger que soient adoptées des stratégies durables pour le bien-être des gens fait partie du travail constant requis en matière d’autonomie, d’identité, d’héritage, de connaissance de soi, de caractère sacré de la vie, de lien avec la terre et de guérison suite à des traumatismes passés, actuels ou futurs; un travail qui permettra aussi de rompre avec des tendances néfastes à venir. 

Comme le répètent les résidents, cultiver la terre est un sujet multidimensionnel et intersectionnel. À cet égard, Hannah Conovers-Arthurs ajoute : « notre alimentation reflète notre façon de voir le monde ». La fierté, l’engagement social et les combats que suscite le fait de cultiver la terre en ont toujours valu la peine. Comme le dit un dicton souvent entonné fièrement en créole haïtien : « Nou pap kite peyi-a pou yo » (nous ne renoncerons pas à ce que nous sommes).

 

 

 

 

À propos d’Emilie Jabouin

Emilie Jabouin réalise un doctorat en communication et culture à l’Université Ryerson et à l’Université York. Sa thèse porte sur les organisatrices et journalistes Noires au Canada au début du 20e siècle. Grâce au conte et à la danse, Emilie aborde également l’histoire sociale et culturelle des diasporas africaines et leurs différentes formes d’expression. Retrouvez-la sur Twitter à @emilie_jabouin.

 


 

Cette contribution d’Emilie Jabouin s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

La petite maison dans le parc : Les chalets des parcs de Vancouver offrent aux riverains de participer à toutes sortes d’activités

Cette contribution de Christopher Cheung s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


 

Si vous avez déjà fait une promenade dans le parc Elm pendant l’événement League, vous vous êtes peut-être demandé ce qui se passait. Ces gens font-ils vraiment de l’escrime avec des nouilles de piscine? Jouent-ils à la pétanque avec une boîte de soupe Campbell? S’attaquent-ils à un canapé avec des sacs de fèves?

Toutes les personnes qui vivent à Kerrisdale, dans l’ouest de Vancouver, connaissent le parc Elm. On y joue déjà au baseball, au soccer et au tennis. Mais d’où proviennent ces nouveaux sports étranges?

L’artiste Germaine Koh* est la maîtresse de ces jeux et s’est installée dans le parc pour créer ces nouvelles façons de jouer. L’humble chalet du parc, qui abritait autrefois un gardien, est devenu son studio.

En 2011, la commission des parcs de la Ville a trouvé une nouvelle façon d’utiliser ces anciens bâtiments au profit des communautés, en invitant des artistes à proposer des résidences en échange de l’utilisation gratuite de l’espace. La proposition de Germaine Koh était de travailler avec le public pour créer de nouveaux jeux et sports.

Germaine Koh, qui a joué au badminton de compétition, au volley-ball et au roller derby, a voulu explorer les similitudes entre l’art et le sport. Ses amis artistes affirmaient toujours ne pas être sportifs, tandis que ses amis sportifs disaient ne pas être créatifs. Germaine Koh n’aimait pas ce clivage.

« En sport, vous devez constamment pratiquer certaines techniques. Cela permet d’acquérir une plus grande maîtrise, mais aussi des compétences en matière d’improvisation, de stratégie et de négociation, explique Germaine Koh. Toutes ces capacités et compétences sont essentielles dans le processus créatif ».

La commission des parcs a approuvé sa résidence, qui s’est déroulée de 2012 à 2014. Le parc Elm présentait un défi, dit Germaine Koh, « car les gens étaient habitués aux loisirs organisés ». Mais les façons farfelues dont on utilisait les balles, les disques, les cordes, les planches et les arbres attiraient la curiosité des passants, et les jours les plus occupés, ils étaient quelques dizaines à s’arrêter pour participer.

 

 

Source photo : Chalet de parcs Sonic Pick-Up Sticks, Germaine Koh 

 

Les chalets des parcs sont par essence des lieux modestes. Ils n’ont qu’un seul étage, sont de couleur beige ou grise et sont souvent rattachées aux toilettes publiques des parcs. Mais pour les artistes comme Germaine Koh, ce sont  de précieux espaces au cœur d’une ville dispendieuse.

« L’intérieur était de couleur taupe, ce qui n’aurait pas été mon premier choix, dit Germaine Koh en rigolant. Mais je me sentais tellement privilégiée de pouvoir m’asseoir dans un parc et y travailler ».

 

« Les yeux et les oreilles »

 

Les chalets des parcs de Vancouver ont une longue histoire, mais Germaine Koh et d’autres personnes s’y sont installées, donnant une nouvelle vie à ces bâtiments.

La Ville a commencé à construire ces chalets dans les années 1920*. Environ 70 des 230 parcs de la ville en possèdent un. C’est là que vivaient les gardiens de parcs, les Hagrid et « les concierges Willies » de ce monde, qui s’occupaient d’entretenir les parcs et de les surveiller 24 heures sur 24. Vivre gratuitement au sein d’un parc était un avantage particulier de ce poste qu’aucune autre grande ville canadienne n’offrait. Les gardiens s’y installaient pour de longues périodes, généralement entre deux à quatre décennies.

Le couple de gardiens David et Normande Waine vivait dans le chalet de parc le plus prisé de tous, celuiqui se trouve dans l’immense parc Stanley de la ville, à quelques pas de l’océan. Pour l’obtenir, ils ont dû rester 14 ans sur une liste d’attente aussi épaisse que la Bible.

« Nous n’avons jamais rien regretté, a un jour déclaré David Waine au National Post*. C’est un privilège de demeurer ici. »

Mais 2005 allait marquer le début de la fin pour ceux que les Waine appellaient « les yeux et les oreilles » des parcs publics. La Ville a décidé qu’elle ne permettrait plus aux nouveaux gardiens de s’installer dans les chalets de parcs lorsque les précédents prendraient leur retraite. La Ville centralisait ses services et envisageait de nouvelles utilisations pour ces bâtiments, même s’il lui a fallu du temps pour déterminer quoi en faire.

Lorsque les gardiens sont partis, de nombreux chalets de parcs sont demeurés vides ou ont été utilisés à des fins peu imaginatives, comme pour l’entreposage d’équipements sportifs. Dans le cadre d’une expérience, le chalet  du parc Grandview, dans l’est de la ville, a été transformé en centre de police communautaire. La population résidente n’ayant pas apprécié cette surveillance accrue, la police a fini par déguerpir.

À Vancouver, une commission des parcs* composée de sept commissaires élus supervise et détermine l’orientation politique des parcs de la ville. En 2011, les commissaires ont demandé au personnel de proposer une nouvelle idée pour l’avenir des chalets dans les parcs.

 

 

Source photo : Chalet de parcs Bean Race, Germaine Koh

 

Le personnel est revenu avec une solution qui répondait également à un problème croissant à Vancouver. Les chalets de parcs étaient des biens immobiliers publics de valeur. En même temps, les personnes créatives étaient aux prises avec le coût des studios dans une ville dispendieuse. Pourquoi ne pas les inviter à s’y installer?

 

Des gardiens créatifs

 

Des artistes comme Germaine Koh ont été invités à proposer des résidences à la commission des parcs. Les personnes qui ont vu leur candidature approuvée ont pu utiliser les chalets des parcs comme espaces de studio sans payer de loyer pendant trois ans, avec la possibilité de renouveler leur demande (bien que, contrairement aux gardiens des parcs, les artistes ne vivaient pas dans les chalets des parcs). La commission des parcs a accueilli une première cohorte de huit résidents.

Mais il y avait une condition essentielle. Les artistes devaient réaliser 350 heures de programmation publique en échange de leur résidence.

« Nous ne voulions pas créer un atelier d’art fermé, dans lequel un bijoutier, par exemple, ne ferait que travailler sur sa pratique de joaillerie, explique Marie Lopes, qui s’occupe de la coordination des arts, de la culture et de l’engagement à la Ville. Il faut avoir un certain intérêt pour le travail communautaire ».

Le compositeur Mark Haney a saisi l’occasion pour raconter l’histoire du quartier en musique. Il a tenu une résidence au parc Falaise, au milieu du projet d’habitation pour les anciens combattants de Renfrew Heights, construit pour loger les soldats revenus de la Seconde Guerre mondiale. Mark Haney et un partenaire ont effectué des recherches sur la vie de 11 anciens combattants qui possédaient un lien avec la région en interrogeant leurs proches et en fouillant dans les archives. Le jour du Souvenir de 2014, il a présenté une pièce inspirée par les vétérans intitulée « 11 », avec des clins d’œil musicaux à leur vie. Elle a été interprétée par onze musiciens dans le parc à flanc de colline, chacun jouant d’un instrument de cuivre choisi en fonction de la personnalité de l’ancien combattant.

Depuis, la commission des parcs a élargi le programme pour accueillir des participants de diverses disciplines, soit des athlètes, des écologistes, des chefs, des groupes culturels et plus encore. Ce programme est actuellement en place dans 23 parcs et offre désormais des espaces de bureaux à des groupes à but non lucratif, en plus des studios.

Une résidence au parc Adanac apprend aux habitants comment lutter contre les « invasions » dans les parcs publics et les jardins privés: le chalet du parc  abrite l’Invasive Species Council of Metro Vancouver [le Conseil de Métro Vancouver sur les plantes envahissantes], qui lutte contre tout type d’espèces envahissantes, de la renouée jusqu’à la fourmi de feu européenne.

Mr. Fire-Man, au parc Maclean, apprend aux habitants à récolter du bois et à fabriquer leurs propres instruments de musique. Night Hoops, qui vient en aide aux jeunes à risque, propose un programme de basket-ball gratuit et met les jeunes en contact avec des mentors autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du terrain. L’Iris Film Collective au parc Burrard View partage l’amour du septième art. Si vous préférez une autre forme d’art visuel, il y a le Cloudscape Comics Collective au parc Memorial.

Lors de chaque cycle de résidences, la commission des parcs affiche les chalets de parcs disponibles ainsi que l’orientation recommandée pour chacun d’entre eux. Un chalet situé dans un parc à proximité d’un écosystème diversifié, par exemple, pourrait être utilisé à des fins de gérance de l’environnement. Les personnes et les organisations candidates peuvent indiquer le chalet de parcs qu’elles préfèrent, mais c’est la commission des parcs qui prend la décision finale. Par exemple, le chalet du parc Strathcona accueille une résidence du Working Group on Indigenous Food Sovereignty [Groupe de travail sur la souveraineté alimentaire Autochtone]. C’est un choix très à propos, car le parc se trouve à proximité du lieu de résidence de nombreux Autochtones et constitue un espace vert rare dans cette partie du centre-ville.

La commission des parcs apporte à chaque titulaire d’une résidence l’aide d’un agent ou d’une agente de liaison qui les met en relation avec le personnel et les programmes du centre communautaire le plus proche. De cette façon, les titulaires de résidences apprennent à connaître les habitants et habitantes des environs ainsi que leurs intérêts.

Certains chalets de parcs étaient prêts à être utilisés, d’autres avaient besoin d’être rénovés, mais la plupart « avaient juste besoin d’une couche de peinture, explique Marie Lopes. Avec un peu d’huile de coude, nous avons pu les transformer à nouveau en espaces actifs. »

 

Une ligue à part entière

 

Ce ne sont pas tous les artistes qui ont envie de passer 350 heures avec le public, même si le loyer est compris. Mais c’était parfait pour Germaine Koh, car la League, le nom donné à sa résidence, n’était pas un projet artistique qu’elle aurait pu réaliser seule. Elle avait besoin de joueurs pour essayer, peaufiner, voire inventer les jeux avec elle. Elle a pu sortir de cette résidence avec un lot de jeux testés par le public et créés en collaboration avec lui.

Germaine Koh était ravie de voir des personnes avec des capacités athlétiques variées participer à l’action, soit en jouant ou en dirigeant le jeu.

« C’est intéressant : certains jeux sont plus cérébraux alors que d’autres sont plus physiques », dit-elle.

Dans « Scrumble », les joueurs et joueuses portent des t-shirts avec une lettre sur le devant et une autre à l’arrière, et ils tentent d’épeler des mots en se réagençant. Dans « Petri », on marque des points en lançant des balles dans des « boîtes de Petri » de différentes tailles, qui sont en fait des cercles dessinés sur le terrain. Les balles ont chacune des qualités bactériennes différentes et peuvent permettre de multiplier les points, de sorte que la croissance exponentielle peut soudainement propulser quelqu’un à la première place. (Peut-être un bon jeu post-COVID? Germaine Koh se le demande à présent).

 

Source photo : Chalet de parcs Petri. Germaine Koh 

 

Les joueurs et joueuses ont également apprivoisé non seulement le terrain, mais le parc lui-même. Par exemple, des équipes ont rivalisé pour construire la meilleure structure pour faire pousser des haricots dans la cour du chalet. Jeu de patience et d’ingénierie, la course a duré tout l’été pour voir quels haricots pousseraient le plus haut. Germaine Koh décrit l’expérience comme une « lente course vers de nouveaux sommets ».

Un vieux canapé prêté au chalet ne passait pas par la porte. Il a donc été placé à l’extérieur pour les parties de « Couchie ». Ce jeu a été présenté à l’équipe de la League par deux amis qui l’avaient inventé lorsqu’ils étaient colocataires à l’université. Les joueurs lancent des sacs de fèves pour essayer de les loger entre les coussins du canapé et gagner ainsi des points. 

Certains jeux ont amené les gens à sortir des limites du parc. Le corridor Arbutus, à proximité du parc, était une voie désaffectée du Canadien Pacifique qui partait du fleuve Fraser vers le nord, traversait le quartier de Kerrisdale, où se trouve le parc, et remontait jusqu’à False Creek. Il sera finalement acheté par la Ville en 2016 et converti en une voie verte de 8,5 kilomètres nommée Arbutus Greenway et destinée à un usage récréatif.

Même lorsqu’il s’agissait d’une piste désaffectée, Germaine Koh voyait son potentiel. Comme les chalets de parcs, la piste était un espace urbain sous-utilisé qui n’attendait qu’à être réinventé. Elle a encouragé les joueurs et joueuses à marcher le long de la piste et à transformer l’expérience en une sorte de jeu. L’un d’eux a trouvé les feuillets perdus d’un livre et s’est mis à les lire en marchant. Germaine Koh a elle-même récupéré un verre d’eau dans la rivière et l’a porté jusqu’au ruisseau, où elle l’a déposé.

Germaine Koh réfléchit beaucoup à la question théorique de ce qu’est le jeu, mais son simple espoir pour les participants et participantes de la League était qu’ils apprennent à adopter une attitude ludique au quotidien. 

« L’une des intentions était d’élargir la notion du jeu et d’arrêter de penser que le jeu n’est qu’un truc pour les enfants ou quelque chose qui se déroule uniquement sur un terrain de sport, dit-elle. Le jeu est un moyen de développer des compétences utiles pour la résolution de problèmes et une attitude de créativité au quotidien. »

 

Une nouvelle vocation pour la terre

 

Avant que Fresh Roots ne s’installe dans son chalet de parc, l’association d’agriculture urbaine à but non lucratif faisait déjà preuve de créativité dans son usage de terrains urbains sous-utilisés. L’organisation a été fondée en 2009 et s’associe à des écoles pour transformer leurs cours en jardins comestibles et apprendre aux jeunes à cultiver des aliments frais.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’occuper un chalet de parc, Fresh Roots a posé sa candidature et s’est installé dans celui du parc Norquay. Fresh Roots vient d’être approuvé pour un second mandat.

Le parc Norquay se trouve sur une artère très fréquentée de la ville, la Kingsway, et le chalet du parc est situé à côté de l’aire de jeux et du parc à jets d’eau. C’est un endroit toujours bondé de monde dans un parc très fréquenté. Fresh Roots a développé un jardin communautaire impossible à manquer, entretenu par le personnel et des bénévoles.

 

 

Source credit: Jardin partagé près du Chalet de parcs, Fresh Roots

 

« Cela exige beaucoup de travail, et les mauvaises herbes prennent le dessus! », soupire Caroline Manuel, responsable des communications et de l’engagement, qui travaille dans le bureau du chalet du parc. La baisse du nombre de volontaires due à la pandémie a rendu difficile l’entretien du jardin communautaire. Pourtant, la récolte est abondante cette année. Il y a des haricots verts, des feuilles de betterave, de la rhubarbe, des framboisiers, des groseilliers sanguins, de la sauge, du thym et bien plus encore. Le public est invité à prendre de tout.

Implantée dans cette partie du quartier est, Fresh Roots s’associe à d’autres groupes situés à proximité, tels que des camps d’été et des groupes de personnes âgées.

« Nous avons testé les eaux et beaucoup de gens veulent plonger les mains dans la terre et avoir un accès direct à un espace à entretenir », dit Mme Manuel.

Fresh Roots organise également des événements dénommés « Art in the Park ». L’art qu’ils pratiquaient dans les camps d’été, soit des bricolages comme des « bombes à semences », s’est avéré si populaire qu’ils l’ont proposé au public. 

Le chalet du parc a permis à l’association d’avoir une présence physique dans la communauté et de nouer des liens plus larges. Ce contact est particulièrement utile, car 40 % de la population du quartier de Renfrew-Collingwood ne parle pas anglais à la maison.

« Tout le monde n’est pas présent sur les médias sociaux, affirme Mme Manuel. Nous mettons des affiches dans autant de langues que nous le pouvons, nous discutons avec les gens qui passent, nous essayons simplement d’être là pour que les gens commencent à se sentir à l’aise de poser des questions. » 

 

Source photo : Le chalet du parc Norquay Park, Fresh Roots

 

Mme Lopes est heureuse que la commission des parcs puisse apporter son aide en plaçant les artistes et les groupes culturels au cœur des communautés qu’ils servent.

« Dans une ville où les loyers sont exorbitants, le programme soulage cette pression que vivent les artistes et les organismes à but non lucratif pour trouver un studio ou un bureau », dit-elle.

 

Votre sympathique chalet de parcs dans le quartier

 

Marie Lopes ne saurait trop insister sur le fait que c’est la « porte ouverte » qui est la clé du succès du programme.

En introduisant l’art et l’engagement dans les parcs de tous les jours, le programme Fieldhouse élimine certaines des barrières qui empêchent l’accès à l’art et à d’autres activités dans les musées ou les programmes officiels. Et cet engagement peut être aussi décontracté ou aussi collaboratif que le souhaitent les habitants et habitantes de la ville. Ils peuvent s’arrêter dans un parc voisin pendant une demi-heure pour profiter de la musique proposée par la résidence. Ou bien ils peuvent participer étroitement à la résidence pendant les trois années complètes.

Elle ajoute que la commission des parcs reçoit parfois des appels d’autres villes qui souhaitent en savoir plus sur les chalets de parcs, car elles sont devenues un programme phare.

Non loin de là, North Vancouver propose des résidences dans la Blue Cabin, un chalet flottant rénové dont la construction remonte à 1927. Richmond organise des résidences dans la maison patrimoniale Branscombe House, l’une des premières maisons de colons dans ce qui était autrefois le village de Steveston.

Marie Lopes donne ce conseil aux villes qui souhaitent lancer des programmes similaires, que ce soit dans des chalets de parcs ou d’autres bâtiments inutilisés.

« Examinez attentivement vos actifs, dit-elle. Arrêtez de considérer vos espaces inutilisés comme problématiques. Ce sont plutôt des occasions à saisir. Recherchez des collaborations dont tout le monde ressort gagnant. Le bénéfice pour la communauté est tout simplement illimité ».

 

 

 

 

À propos de Christopher Cheung

Christopher Cheung est un journaliste basé à Vancouver. Il s’sintéresse au pouvoir et aux politiques liés au changement urbain et à comment les différentes disaporas présentes à Vancouver font en sorte de se créer un foyer dans une ville aux géritages coloniaux. Il est employé pour The Tyee. 

 


 

Cette contribution de Christopher Cheung s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

Transformer un parc négligé pour rassembler la communauté

Cette contribution de Kelly Boutsalis s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


 

Tasmeen Syed avait cinq ans lorsqu’elle se promenait sur l’avenue Mabelle avec ses cousins et qu’elle aperçut des gens peindre dans un parc situé entre sept grandes tours résidentielles, en plein centre d’Etobicoke. 

Auparavant, ce n’était qu’un espace négligé avec des clôtures brisées, une fontaine d’eau hors d’usage et des pistes non entretenues que les gens traversaient pour se rendre à la station de métro Islington. Aujourd’hui, le parc Mabelle est un endroit dynamique où les jardins d’art luxuriants, les sièges en rondins, la cabane à pêche, le hangar en bois et la caravane colorée rassemblent les résidents des immeubles de logements sociaux de Toronto. Parmi ces résidents, plusieurs sont de nouveaux arrivants, des familles à faible revenu et des personnes âgées.  

« Je voulais peindre sur des pierres, faire de la peinture en aérosol sur des toiles et porter une chemise géante pour ressembler à une petite savante folle couverte de peinture. Je faisais tous ces trucs amusants et on m’a dit : « reviens demain, nous ferons quelque chose d’encore plus fou », se souvient Tasmeen de sa première rencontre avec  MABELLEArts, une initiative visant à rassembler la communauté de l’avenue Mabelle à travers les arts créatifs. 

Elle a passé tout l’été avec l’équipe de MABELLEarts et depuis, elle y retourne chaque année. Elle est actuellement en train de mener à terme son rôle de mobilisatrice communautaire avant d’entamer sa première année universitaire. 

Son expérience semble représentative de la manière dont de nombreux résidents de l’avenue Mabelle, c’est-à-dire les 4 000 personnes qui vivent dans les tours appartenant au Toronto Community Housing, ont découvert MABELLEArts : un sentiment initial de curiosité qui les amena à passer de nombreux jours et nuits à profiter des activités organisées par l’équipe dévouée de MABELLEArts. 

Source: MABELLEarts, les nuits d’Iftar. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

Créer un sentiment d’appartenance

 

Nicolette Felix, directrice de la mobilisation communautaire chez MABELLEarts, explique que le quartier est une zone mal desservie dont personne ne connaissait vraiment l’existence. Il s’agit d’un îlot dense dans la banlieue vaste de l’ouest de Toronto. Bien qu’il soit situé entre des rues assez fréquentées, il n’offre qu’un accès limité à pied à peu de commodités, dont un magasin à un dollar, une école secondaire et quelques restaurants.

« C’est étonnamment limité considérant tout ce qui se passe dans le quartier », déclare Leah Houston, directrice artistique de MABELLEarts.

« C’est assez difficile à situer. Si vous passez en voiture, vous ne verrez peut-être même pas l’endroit », ajoute Nicolette. Toutefois, ajoute-t-elle, MABELLEarts « a vraiment permis de faire connaître Mabelle ».

Source: Tamara Romanchuk. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

Cette attention a généré à son tour des possibilités de financement, qui contribuent à soutenir la programmation. Ce financement supplémentaire « nous permet de servir davantage de personnes dans notre communauté et de créer des emplois, car à mesure que nos programmes se développent, nous avons besoin davantage de personnes pour nous aider », explique Nicolette. « Il n’y a pas de meilleures personnes à embaucher que celles qui vivent dans le quartier et qui comprennent les besoins ».

Le parc appartient à l’organisme Toronto Community Housing dont le soutien a permis à MABELLEarts de travailler directement avec les résidents de l’avenue Mabelle. « Nous avons été en mesure d’imaginer et de concrétiser ensemble le type de parc que nous voulions avoir. Cela aurait sûrement été plus compliqué s’il s’agissait d’un parc appartenant à la Ville de Toronto », explique Leah.

Leah a fondé l’organisation en 2007, après avoir travaillé avec le Jumblies Theatre, qui s’est impliqué dans les quartiers urbains. Leah a permis de partager l’esprit des Jumblies sur l’avenue Mabelle, en mettant l’accent sur l’introduction de l’art dans des endroits où il n’en existe habituellement pas et en rassemblant des gens dans les espaces publics.

 

 

Source: MABELLEarts, les nuits d’Iftar. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

 

Les enfants et leurs familles qui font du bénévolat pour le Arab Community Center of Toronto Centre (ACCT), un organisme à but non lucratif qui aide les nouveaux arrivants à s’établir au Canada, sont parmi les personnes qui ont le plus grandement bénéficié de leur participation aux événements de MABELLEarts.

« Lorsqu’il s’agit de familles de nouveaux arrivants que nous servons, et elles ne sont pas d’une à laquelle on prête attention pour plusieurs raisons, peu importe d’où elles viennent, l’art est un luxe », explique Dima Amad, directrice générale de l’ACCT. « Les enfants, les jeunes et les familles n’ont pas vraiment la chance de participer à des activités artistiques qui contribueront à leur santé mentale et à leur bien-être, qui les rassembleront dans un espace où ils apprendront de nouvelles choses, mais aussi à connaître de nouvelles personnes ».

Malgré la pause créée par la pandémie sur de nombreuses activités inscrites au calendrier de MABELLEarts, vous apercevrez toujours leur empreinte partout sur le sol, grâce aux drapeaux colorés, aux œuvres d’art gravées, aux jardins et aux jardinières remplis de fleurs aux couleurs vives ainsi qu’aux espèces indigènes qui s’y trouvent. Des endroits confortables avec des bancs et des tabourets en bois sculptés à la main invitent les passants à s’asseoir. Un foyer avec un couvercle signé MABELLEarts est actuellement inutilisé, en attendant le moment où on pourra à nouveau l’allumer pour cuisiner.

S’implanter dans cet espace a permis d’établir un sentiment de confiance au sein de la communauté MABELLEarts.

Cette confiance vient du fait d’être au même endroit depuis longtemps et d’être publiquement visible, parce que nous sommes dans un parc », affirme Leah. « Même les gens ne participant pas aux activités nous connaissent. Ils voient en quelque sorte des résultats concrets résultant de notre présence ».

Parmi le mobilier temporaire, on trouve une remorque qui sert de café mobile, un hangar en bois et une ancienne cabane de pêche sur glace, qui ont tous été “Mabelle-isés », c’est-à-dire artistiquement décoré avec de la peinture aux couleurs vives. L’organisation prévoit d’ouvrir un espace permanent dans le parc Mabelle par le biais du Mabelle Arts Project (MAP), un centre communautaire qui deviendra un « clubhouse » pour la programmation de MABELLEarts et servira de la nourriture au moyen de sa cuisine communautaire.

« En tant qu’artiste, je m’intéressais surtout au travail sur le terrain, à l’espace public, au travail et aux activités extérieurs ainsi qu’à la fusion entre l’alimentation et le jardinage », explique Leah. « Il s’agit plus de cérémonies, de rituels et d’événements que d’une pièce de théâtre classique avec un scénario et des acteurs ».

Cette philosophie a permis de dynamiser pendant des années un espace qui, autrement, serait resté inutilisé et d’encourager la communauté des habitants de l’avenue Mabelle à se rassembler au travers de spectacles, d’ateliers, d’événements et d’activités telles que le cassage de melons d’eau pour marquer la fin de l’année scolaire. Lors de cet événement, le plus jeune ou le plus récent enfant de la communauté écrase le premier melon d’eau au sol, tandis qu’une escouade de trolls hurle en chœur et agite leurs poings en direction de l’école locale.

 

Source: Mobile MABELLE. Cette photo a été prise avant mars 2020. 

 

L’engagement de personnes de tout âge est au cœur de l’action de MABELLEarts, qui organise notamment une série d’événements pour les jeunes et les aînés. « Le travail intergénérationnel était très important, car il s’agissait d’une occasion pour des familles entières de faire quelque chose ensemble, ce qui est souvent négligé au sein de notre société », explique Leah. « Vous inscrivez votre fils ou votre grand-mère à un programme », ajoute-t-elle, en soulignant qu’il n’existe pas beaucoup de possibilités d’activités familiales dans la ville.

 

S’adapter à la pandémie

 

Tout comme de nombreuses autres organisations ont dû repenser leur mode de fonctionnement à cause de la pandémie de COVID-19, MABELLEarts a également dû s’adapter, en mettant temporairement de côté une grande partie de sa programmation artistique en personne, qui nécessitait de se réunir en grands groupes. 

« Le fait d’être présent tous les jours nous a permis de nous distinguer en tant qu’organisation », a déclaré Leah. « Nous ne sommes plus là tous les jours, mais d’une certaine façon, nous sommes encore plus connectés aux gens par le biais d’appels au bien-être. Cette initiative se poursuit à ce jour ».

La pandémie a également permis le lancement de MABELLEpantry, à la suite de la découverte que l’avenue Mabelle se trouvait en plein désert alimentaire. Le programme a pour but de fournir de la nourriture aux personnes dans le besoin. L’événement a lieu dans le parc tous les mercredis. C’est aménagé de sorte à ressembler à un marché fermier, avec des bottes de foin empilées près de tables remplies de produits frais.

 

Source: MABELLEarts, MABELLEpantry (le garde manger de MABELLE). 

 

Leah a commencé à se rendre à l’épicerie et à acheter de la nourriture pour dix ménages, « en espérant que les gens ne penseraient pas que je suis une accumulatrice ». Aujourd’hui, le garde-manger aide près de 550 ménages. Des bénévoles apportent de la nourriture dans les halls des immeubles pour les personnes ne pouvant pas se rendre au parc.  

Nous ne prévoyons pas fermer le garde-manger une fois la pandémie terminée. « Quelle que soit la phase dans laquelle nous nous trouvions et les assouplissements, nous avons réalisé que c’était quelque chose qui devait continuer », dit Nicolette. 

L’une des missions principales de MABELLEarts est d’intégrer l’art, le théâtre et le design dans toutes les activités. Leah admet qu’il a été difficile de trouver un moyen d’intégrer cet aspect à la sécurité alimentaire. L’équipe a décidé faire venir deux clowns thérapeutiques pour jouer avec les personnes faisant la queue au garde-manger, tout en veillant à ce que chacun demeure en sécurité et à une distance de deux mètres.  

« D’une part, cela encourage et oblige les gens à respecter la distanciation physique, mais c’est aussi une façon de faire de l’humour noir pendant une situation très grave », explique Leah. « J’ai adoré les voir divertir les gens au garde-manger et désamorcer toute forme de colère et de conflit avec leurs bêtises ».

 

Source: MABELLEpantry (le garde manger de MABELLE) par Jake Tobin Garrett.

 

Leah y participe également en tant que maître de cérémonie, dans une tenue qui attire l’attention. « J’essaie d’être vraiment drôle, loufoque et chaleureuse avec les gens », dit-elle. « Le principe est que nous jouons avec le garde-manger comme s’il s’agissait d’une fête ou que nous jouions du rock and roll. Mais au fond, il ne s’agit que d’une banque alimentaire ».

« La plupart des personnes travaillant dans le secteur des banques alimentaires se soucient beaucoup de la dignité humaine et de la vie privée, et elles veulent que les gens s’en aillent en se sentant bien. Toutefois, peu de banques alimentaires se soucient de l’humour et de la beauté. Pour nous, cela nous importe vraiment aussi », ajoute-t-elle. 

Mettre l’accent sur la sécurité alimentaire pendant la pandémie a également attiré plus de participants que d’habitude, en particulier des personnes âgées et isolées. 

« Des personnes qui n’auraient pas forcément été à l’aise de venir s’asseoir et d’écouter de la musique avec d’autres personnes qu’elles ne connaissaient pas ou simplement parce que c’était difficile de s’y rendre avec leur marchette viennent toutes nous voir maintenant », explique Claudine Crangle, responsable de la collecte de fonds chez MABELLEarts. « Il y a un groupe plus large de personnes qui, j’en suis sûre, seront encore plus impliquées dans les activités artistiques et culturelles qui reprennent ».

 

Créer des liens

 

« Ce que les gens nous disent continuellement, c’est que nous sommes leur famille. Je viens d’un autre endroit, je ne connais pas grand monde et je vous considère comme ma famille », déclare Leah, reprenant un refrain qu’elle entend souvent au garde-manger. « Entre nous, en tant qu’équipe au sein de MABELLEarts, je dirais que nous les connaissons tous, à moins qu’il y ait quelqu’un de nouveau. Nous pouvons presquesaluer tout le monde par leur prénom ».

Pour l’aînée Bernadette Shulman, la participation à MABELLEarts a atténué sa solitude et lui a fait découvrir de nouvelles activités, comme le dessin, la couture, le perlage et même certaines danses.

« Cela rend la vie plus agréable », dit-elle. « Lorsque je me promène sur l’avenue Mabelle, les gens m’appellent par mon prénom et parfois, je ne les connais même pas. Mais je souris parce je sais qu’elles me connaissent grâce à MABELLEarts, car il n’y a que MABELLEarts au sein de la communauté qui nous permet de vraiment se connaître ».

 

Le regard tourné vers l’avenir 

 

Pour l’avenir du parc Mabelle, il faut redoubler d’efforts et créer une infrastructure permanente qui permettra à l’organisation de consacrer encore plus de temps à la population résidente.

« Nous sommes dans le quartier depuis si longtemps et comme notre travail est profondément collaboratif, nous avons pu établir une grande confiance et le désir de faire de nouvelles choses », affirme Leah. « Imaginez 100 ménages qui ont vraiment envie de faire des choses avec nous. Nous avons réalisé qu’il s’agissait d’une occasion vraiment inhabituelle. Nous avons alors commencé à réfléchir à ce que nous pouvions faire avec ce niveau de confiance et cette volonté de collaboration ».

 

Source: MABELLEarts, the MABELLEpantry (le garde manger MABELLE)

 

C’est ainsi que MAP a été créé. Il s’agit d’une stratégie pluriannuelle visant à consolider la position de MABELLEarts au sein de la communauté, avec un « clubhouse » permanent, un rôle plus officiel d’intermédiaire entre Toronto Community Housing et les locataires ainsi qu’un plan de collaboration pour améliorer la communauté.

Le projet MAP ira de l’avant et Leah indique que l’équipe est occupée à travailler sur la conception finale du centre communautaire permanent et à trouver du financement.

Selon Nicolette, le fait de disposer d’un espace permanent dédié à MABELLEarts permettra d’étendre la programmation artistique, de fournir une cuisine communautaire et de favoriser la création de microentreprises gérées par des membres de la communauté.

Les projets d’entreprises sociales sont en phase de planification et Nicolette affirme qu’il existe de nombreuses idées commerciales potentielles inexploitées n’attendant qu’une occasion.

« Beaucoup de gens vivant sur Mabelle possèdent déjà une expérience dans l’industrie alimentaire. Nous voyons des personnes qui viennent au garde-manger et nous parlent de ce qu’ils ont fait dans le passé ainsi que de tous leurs talents cachés. Nous espérons pouvoir exploiter cela et développer une programmation qui formera les gens à gérer leur propre entreprise en passant par le garde-manger MABELLE pour ensuite redonner à la communauté, tout en maintenant plusieurs de nos autres initiatives », dit-elle.

Pour le moment, l’équipe de jeunes employés d’été travaille à l’embellissement du parc, en faisant beaucoup de jardinage et de plantation, pour la communauté qui comment à lentement sortir de leurs tours. L’équipe de MABELLEarts jette les bases de ce qu’elle espère être un plus bel engagement communautaire pour les années à venir.

Les personnes à l’origine de cette organisation artistique communautaire sont passionnées par leur travail, et c’est cet engagement qui unit véritablement la population résidente de l’avenue Mabelle de manière inattendue, qu’il s’agisse de casser des melons d’eau ensemble ou de soirées interculturelles d’Iftar qui dynamise le parc pendant le mois du Ramadan, avec de la nourriture, des cérémonies et de l’art. C’est un endroit lumineux et vivant dans une poche d’Etobicoke qui aurait pu rester sombre et inutilisée.

« Je n’ai jamais entendu parler de quelque chose de ce genre », affirme Tasmeen. « Ça m’étonne que d’autres personnes n’aient pas une organisation aussi spéciale que la nôtre pour leur parc ».

 

 

 

À propos de Kelly Boutsalis

Kelly Boutsalis est une auteure et journaliste basée à Toronto. Elle est  Mohawk, et vient de la réserve des Six-Nations. Elle est publiée dans le Toronto Star, Spacing, The Globe and Mail et The Walrus. 

 


 

Rendu possible grâce au généreux soutien de :

 


 

Cette contribution de Kelly Boutsalis s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

Comment l’activisme citoyen et un objectif ambitieux ont permis de créer le Grand parc de l’Ouest de Montréal

Cette contribution de Christopher Dewolf s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


 

La parcelle formée d’anciennes terres agricoles à côté du parc naturel de l’Anse-à-l’Orme, dans l’ouest de Montréal, est fascinante à bien des égards. D’une part, elle abrite 270 espèces végétales et animales vivant dans des habitats variés comme les zones humides, les bois et les prairies. Elle occupe une superficie de 365 hectares, ce qui en fait l’une des plus grandes étendues non développées, et jusqu’à récemment non protégées, d’espace naturel sur cette île qui compte plus de deux millions d’habitants. Mais ce qui est peut-être le plus surprenant, c’est que peu de gens semblent connaître son existence. 

« Lorsque nous avons frappé à leur porte, beaucoup de résidents nous ont répondu qu’ils ignoraient l’existence juste à côté de chez eux de cet immense espace formé d’anciennes terres agricoles en cours de régénération », explique Sue Stacho, cofondatrice de l’organisation Sauvons L’Anse-à-L’Orme. En 2015, lorsqu’un énorme projet de construction résidentielle appelé Cap Nature a été annoncé pour cette parcelle de terrain, elle a décidé de créer un groupe de défense. 

« Nous avons travaillé d’arrache-pied et avons fait beaucoup de sacrifices », dit-elle. « Nous avons dû expliquer sans relâche pourquoi des endroits comme celui-ci sont si importants. » Ils sont allés frapper aux portes et ont organisé des événements comme des promenades dans les bois pour la Fête des mères et des promenades nocturnes pour aller écouter les grenouilles : « toutes les manières possibles et imaginables de sensibiliser les gens sur cet endroit ».

 

 

Et cela a marché. En 2019, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a annoncé la création du Grand parc de l’Ouest, qui protégera la zone entourant l’Anse-à-l’Orme du développement immobilier. Mais ce n’est pas tout : cet espace vert représentera le plus grand parc municipal du Canada, avec une superficie de 3000 hectares. Il comprendra des terres agricoles en exploitation, l’Arboretum Morgan de l’Université McGill, des parcs naturels existants et des zones naturelles auparavant non protégées du développement immobilier.

Ce succès démontre à quel point l’activisme citoyen peut permettre d’accomplir des résultats tangibles. Cette initiative permettra aussi d’augmenter la quantité d’espaces verts à Montréal, qui ne compte que 24 mètres carrés de parc par personne, soit l’un des taux les plus bas parmi les villes canadiennes. Mais le Grand parc de l’Ouest représente aussi un projet d’une ampleur, d’une complexité et d’une ambition sans commune mesure. Non seulement il s’étend sur une superficie 15 fois plus grande que le parc du Mont-Royal, l’espace vert urbain le plus important et le plus emblématique de Montréal, mais il s’agit aussi d’un méli-mélo d’environnements différents traversés par des routes, des voies ferrées et des cours d’eau. De plus, il s’étend sur deux arrondissements de Montréal et trois villes indépendantes, et englobe cinq parcs naturels existants et des terrains appartenant à l’Université McGill.

 

Immense ampleur, immense potentiel

 

Le Grand parc de l’Ouest rappelle d’autres grands parcs en périphérie des grandes villes, comme le parc urbain national de la Rouge près de Toronto, le parc provincial Fish Creek à Calgary et le Blue Mountain Wilderness Connector à Halifax. Comme eux, le Grand parc de l’Ouest a la double mission de protéger la biodiversité tout en permettant aux citadins d’être au contact de la nature. Toutefois, ces objectifs ne sont pas toujours faciles à concilier. En 2019, Parcs Canada a élaboré un plan de gestion détaillé pour le parc de la Rouge dans le but d’équilibrer les besoins en matière d’agriculture, de loisirs et de conservation. Le Nova Scotia Nature Trust, un organisme de bienfaisance gérant des terres dans toute la province, a adopté une approche similaire pour la gestion du parc Blue Mountain.

Pour le Grand parc de l’Ouest, le défi devient particulièrement évident lorsque l’on regarde son emplacement sur une carte. L’autoroute 40, l’une des routes les plus fréquentées du Canada, traverse le parc. En 2023, le Réseau express métropolitain (REM) ouvrira une station à l’Anse-à-l’Orme, avec des trains arrivant du centre-ville de Montréal toutes les 10 minutes. Bien que cet ajout facilitera grandement l’accès au parc, la fréquentation humaine risque aussi de nuire aux zones naturelles sensibles. Pour couronner le tout, le Grand parc de l’Ouest sera géré non pas par Parcs Canada ou une autorité provinciale, mais par la Ville de Montréal, qui possède une expérience plus limitée dans la gestion des espaces naturels.

Ces multiples éléments laissent envisager un potentiel extraordinaire pour ce parc, mais aussi une quantité d’obstacles à surmonter.

« Voilà longtemps que nous n’avions pas vu à Montréal cette volonté de prendre de grandes décisions », dit Jonathan Cha, architecte paysagiste, urbaniste et consultant en patrimoine. « La difficulté sera d’unifier l’ensemble de ces espaces naturels très différents. Ce projet demandera aussi beaucoup de temps et d’argent, et sera sur le très long terme. Toutefois, il s’agit d’un objectif ambitieux. L’île de Montréal n’ayant quasiment plus d’espaces disponibles, cette mesure permettra de préserver cet endroit dans l’intérêt et pour le bien-être de la population. »

 

Le fruit de l’activisme citoyen

 

Le fait que cet espace naturel soit resté intact dans l’une des villes les plus grandes et les plus densément peuplées du Canada est le résultat de 50 années de militantisme de la part des écologistes et des citoyens. Comme d’autres parties de Montréal, le tiers ouest de l’île, une bande de terre se détachant entre le lac Saint-Louis, le lac des Deux-Montagnes et la rivière des Prairies, était autrefois une luxuriante forêt de feuillus fréquentée par les peuples des nations Haudenosaunee qui habitaient la région. Après l’arrivée des Français au milieu du XVIIe siècle, l’administration coloniale a confié le contrôle des terres aux prêtres de l’ordre des Sulpiciens, qui les ont divisées en parcelles destinées à être exploitées par les colons.

À l’exception d’une poignée de villages et des premières banlieues ferroviaires, l’Ouest-de-l’Île est quasiment resté rural jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.

« Même la délimitation des propriétés seigneuriales bordées d’arbres existait encore », se souvient l’historien George Vassiadis, qui a déménagé dans l’Ouest-de-l’Île en 1968 lorsqu’il était enfant. Mais, avec l’expansion démographique d’après-guerre dans les banlieues de Montréal, cette zone s’est rapidement transformée. « Les premières années où nous avons vécu dans notre nouveau duplex de la rue Spring Garden, nous faisions face à des champs qui venaient tout juste de cesser d’être cultivés », explique George Vassiadis dans la revue d’art Montréal Serai. « Au milieu des années 1970, les maisons ont remplacé les champs. »

Tandis que les maisons de plain-pied et les rues commerçantes grignotaient rapidement les terres agricoles, les promoteurs immobiliers commençaient à s’intéresser aux dernières parcelles de forêt du secteur. En 1977, la municipalité a décidé de raser le Bois-de-Saraguay, une zone forestière riche en biodiversité située à proximité d’un vieux village, et d’y construire des immeubles d’habitations, des maisons individuelles, deux centres commerciaux et une marina. Le combat des résidents contre ce projet a porté ses fruits et a conduit à la création du premier parc naturel de Montréal. En 1979, le gouvernement du Québec a donné au conseil régional, la Communauté urbaine de Montréal, l’autorisation de développer tout un réseau de parcs naturels, dont plusieurs qui feront désormais partie du Grand parc de l’Ouest : Rapides-du-Cheval-Blanc, Bois-de-l’Île-Bizard, Cap-Saint-Jacques et l’Anse-à-l’Orme.

La conservation est mise à l’honneur dans chacun de ces parcs, mais les résidents du Grand Montréal peuvent également les apprécier en tant qu’espaces de loisirs. Le Cap-Saint-Jacques, qui est le plus grand, attire des milliers de personnes chaque fin de semaine. La plupart arrivent en voiture, mais cela pourrait changer lorsque le REM offrira un accès rapide en transports en commun. En hiver, les visiteurs peuvent louer des vélos à pneus surdimensionnés ou des raquettes pour explorer les bois. Au printemps, ils peuvent déguster des oreilles de crisse (couennes de porc croustillantes) arrosées de sirop d’érable à la cabane à sucre du parc. Et en été, ils peuvent se prélasser sur une vaste plage de sable au bord du lac des Deux-Montagnes.

Bien que ces parcs naturels couvrent déjà une superficie importante, ils ont été morcelés par des propriétés privées longtemps convoitées par les promoteurs. Pendant des dizaines d’années, une grande partie de ces terres ont été protégées par un zonage agricole spécifique, mais lorsque ce zonage a été aboli en 1991, l’augmentation des impôts qui en a résulté a contraint de nombreux agriculteurs à cesser leurs activités. Au fil des ans, les terres désormais abandonnées ont progressivement retrouvé un état plus naturel. « Toutes sortes d’espèces sauvages sont revenues sur ces terres laissées en jachère dans l’attente d’un projet de développement », explique David Fletcher, cofondateur en 1988 de la Coalition verte, un organisme de surveillance environnementale de l’Ouest-de-l’Île. « Tous ces animaux emblématiques de l’est du Canada, comme le pékan [appartenant à la famille de la belette] et le cerf de Virginie, revenaient peu à peu à Montréal. »

Apportant son concours à la Coalition verte depuis le début des années 2000, Sue Stacho a découvert par hasard les terres agricoles abandonnées près de l’Anse-à-l’Orme alors qu’elle faisait du vélo.

« C’est un endroit incroyable. Naturel », dit-elle. « Il ne disposait d’aucun sentier ni de banc de parc comme on en voit partout. Il y a des piscines thermales au printemps. Il y a des zones humides. À chaque fois que j’y allais, en le découvrant d’une nouvelle manière, je trouvais quelque chose de nouveau à apprendre. Si vous connaissez bien les lieux, vous pouvez y passer toute la journée. »

Cependant, en 2015, une proposition de développement immobilier a été annoncée. Connu sous le nom de « Cap Nature » et présenté par son promoteur comme « un quartier respectueux de l’environnement », le projet aurait préservé 180 hectares d’anciennes terres agricoles, mais les 185 hectares restants auraient été remplacés par 5500 logements. Sue Stacho et d’autres membres de la Coalition verte ont décidé de s’opposer à ce projet. Ayant formé un groupe de pression appelé « Sauvons l’Anse-à-l’Orme », ils sont parvenus à rallier à leur cause une foule d’autres organisations écologiques, comme la Fondation Suzuki, SNAP Québec et Sierra Club Québec.

 

 

Le soutien de la population a aussi joué un rôle déterminant dans leur combat et a attiré l’attention de Projet Montréal, un parti politique municipal axé sur le développement durable. « À partir du moment où ils ont eu connaissance de cet endroit et où ils ont réalisé qu’un mouvement s’était créé en faveur de sa protection, ils ont toujours été à nos côtés », explique Sue Stacho. Lorsqu’à la surprise générale, Projet Montréal a remporté les élections municipales de 2017, c’est là que tout s’est mis en marche pour le Grand parc de l’Ouest. 

 

Un nouveau parc, et ensuite?

 

L’annonce de la création du parc en septembre 2019 a été accueillie avec des menaces de poursuites judiciaires de la part des propriétaires fonciers, dont les promoteurs de Cap Nature. Toutefois, à la fin de 2019, la Ville est parvenue à négocier l’achat de la plupart des terrains privés en question. « Entre 40 et 45 hectares environ sont encore détenus par des propriétaires privés, mais il n’y a aucune chance qu’un projet viable ne voit le jour », explique David Fletcher. Il considère le parc comme une victoire. « Cela a été un travail de longue haleine. Trente années plutôt tumultueuses. Pendant tout ce temps, nous sommes restés sur le qui-vive en surveillant ces terres. »

David Fletcher attribue cette victoire à Sue Stacho, dont la capacité à sensibiliser le public sur l’importance des anciennes terres agricoles a ouvert la voie à la création du parc.

« C’est une femme très énergique, et son équipe a fait un travail remarquable pour mener à bien ce projet », dit-il. Alors qu’une page se tourne, un nouveau chapitre va s’ouvrir avec le processus de développement du Grand parc de l’Ouest.

Les consultations publiques ont débuté l’an dernier, la plupart des activités se déroulant en ligne en raison de la pandémie. La difficulté sera désormais de trouver un équilibre entre les différentes aspirations pour l’avenir du parc. Sue Stacho désire que l’accent soit mis sur la conservation. Cependant, des résidents de l’Ouest-de-l’Île souhaitent davantage d’activités de loisirs, certains ayant même évoqué, lors d’une récente table ronde en ligne, la possibilité d’aménager des pistes de motocross. Par ailleurs, cette zone est également utilisée pour la chasse au cerf et le piégeage des castors, des activités que la province a récemment refusé d’interdire malgré la pression exercée par la municipalité de Montréal. « Pendant que je me promenais, j’ai vu des traces de ces activités par terre, comme des cartouches de fusil de chasse et de carabine », dit David Fletcher. « Les pièges qu’ils utilisent sont des collets métalliques, une méthode vraiment cruelle. Absolument horrible. »

Jonathan Cha rappelle qu’en plus de ses espaces naturels, le Grand parc de l’Ouest se caractérise aussi par un important patrimoine bâti, comme des murs de pierre et des maisons de l’époque coloniale française. « Il faut avoir une connaissance précise du territoire pour formuler un plan adapté », dit-il. Il faudra aussi aborder la question des terres agricoles en activité, qui représentent une part importante du nouveau parc. « Qui va gérer ces terres? » demande Jonathan Cha. « Les propriétaires-exploitants agricoles? Les coopératives? La Ville va devoir créer un nouveau modèle de gestion pour un parc de ce genre. Elle devra faire appel à de nouvelles expertises en plus de celles auxquelles elle a déjà recours. »

 

 

Il s’agira d’un processus sur plusieurs générations, dit-il. « Les personnes qui participeront au projet devront être là sur le long terme. Il doit y avoir une continuité dans le processus. Ce projet présente de nombreux défis avec une large portée, et le territoire en question est tellement vaste et complexe qu’il faudra bien plus qu’une seule personne pour saisir toute l’ampleur du projet. »

Quant à Sue Stacho, ce qu’elle a appris lors de son combat pour sauver l’Anse-à-l’Orme, c’est que les parcs ont besoin des gens. C’est grâce à la mobilisation des résidents pour protéger ces terres du développement, et c’est grâce à l’action collective de nombreuses personnes que le Grand parc de l’Ouest a été créé. Aujourd’hui, ces mêmes personnes, et bien d’autres, joueront un rôle crucial pour façonner, pérenniser et entretenir le parc pour les décennies à venir.

 

 

 

 

À propos de Christopher Dewolf

 

Travaillant désormais à Montréal, le journaliste Christopher DeWolf s’intéresse particulièrement aux sujets des villes et de la culture. Lorsqu’il vivait à Hong Kong, il était rédacteur en chef de Zolima CityMag et a régulièrement écrit pour le South China Morning Post, Eater et d’autres publications. Son livre Borrowed Spaces: Life Between the Cracks of Modern Hong Kong, il aborde les divergences de points de vue entre les citoyens et les autorités en matière de vie urbaine. 

 


 

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Cette contribution de Christopher Dewolf s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ».

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

Le parc Flyover : susciter des vocations en urbanisme pour la nouvelle génération à Calgary

Cette contribution de Ximena González s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains »

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 


 

À Calgary, en ce jour particulièrement printanier, le parc Flyover bourdonne d’activités et de rires enjoués. Entourés d’amis, deux adolescents se balancent sur une balançoire face à face, tandis que des préadolescents progressent dans une « jungle de bambous » (une structure d’escalade en trois dimensions, pour ceux qui ont le cœur bien accroché). Abritée sous le couvert d’un viaduc, une famille s’affronte dans une partie de ping-pong acharnée tandis que, derrière eux, une mère aide le plus jeune de ses enfants à grimper sur l’aire de jeux. On entend des conversations dans plusieurs langues : anglais, français, espagnol.

Dans ce contexte, il est difficile de croire qu’il y a à peine trois ans, cet espace n’était qu’un terrain en graviers à l’allure morose. « C’était plein de détritus, de graffitis, de seringues, de vêtements déchirés; on ne s’y sentait pas en sécurité », explique Ali McMillan, directrice de la planification à la Bridgeland-Riverside Community Association (BRCA).

Construit en 2020 grâce aux financements de l’organisation Parks Foundation de Calgary, un organisme à but non lucratif dont le mandat est de participer à la création de nouveaux parcs en faveur des résidents, le parc Flyover concrétise l’idée avant-gardiste d’un groupe de résidents engagés qui souhaitaient remettre en état un terrain vague plein de potentiel.

«Nous ne savions pas vraiment quelle direction prendre », explique Ali à propos de l’idée initiale de son groupe. « Nous souhaitions adopter une méthode issue de l’urbanisme tactique pour inciter les gens à voir cet endroit différemment », dit-elle.

Lancée initialement par les résidents, cette petite intervention allait par la suite transformer le quartier de manière durable, et constituer le premier projet de ce genre en Alberta.

 

Mâts d’escalade en « bambou ». Photo de Ximena Gonzalez.

 

Les résidents se réapproprient une « friche industrielle »

 

Situé à l’extrémité sud du quartier Bridgeland, entre le quartier lui-même et la rivière Bow, le parc Flyover se trouve sous un pont à étagement appelé « Viaduc de la 4e Avenue ». Il fait partie d’un échangeur complexe de routes et de ponts qui relie le nord-est de Calgary, de l’autre côté de la rivière, au centre-ville et à East Village.

Le site sur lequel se trouve aujourd’hui le parc Flyover est resté vacant pendant près de 20 ans. « Beaucoup d’entre nous ne savions même pas que le viaduc existait », explique Miles Bazay, un élève de l’école Langevin, située à 300 mètres au nord du site.

Année après année, des milliers de résidents de Bridgeland-Riverside sont passés en voiture, à pied ou à vélo devant cet endroit abandonné.

« C’était la première chose que les gens voyaient lorsqu’ils arrivaient dans notre quartier du centre-ville. Cela donnait une mauvaise impression car cela ressemblait à un terrain vague », dit Ali. Cependant, cet accueil inesthétique ne reflétait pas le caractère unique du quartier.

Caractérisé par ses maisons d’avant les années 1960, ses logements collectifs modernes ainsi que ses boutiques et restaurants indépendants, Bridgeland-Riverside représente l’une des quartiers les plus dynamiques du centre-ville de Calgary. Et ce sont ces atouts qui ont attiré une population jeune et diversifiée dans le quartier.

Remettre en état cet espace négligé sous le viaduc voulait dire relier les parcs, les jardins communautaires, les terrains de sport et les pistes cyclables du quartier au Bow River Pathway de Calgary, un réseau de 48 km de sentiers à usages multiples. Près d’un quart des résidents du quartier se rendent au travail à pied ou à vélo, et beaucoup d’entre eux empruntent ce réseau.

Malgré le potentiel de cet endroit, la Ville de Calgary n’avait aucune intention de redonner vie à cet espace. Toutefois, en 2016, inspirée par les travaux de Jason Roberts et de sa Better Block Foundation, Ali a décidé de lancer sa propre intervention d’urbanisme tactique.

« [L’urbanisme tactique] nous ouvre les yeux sur la façon dont nous percevons notre quartier et nous montre que notre opinion compte », dit-elle.

 

L’impact des petites interventions

L’urbanisme tactique est un mouvement citoyen qui a pris de l’ampleur dans les années 2010. Il encourage les résidents à tester des idées pour se réapproprier et transformer un lieu public oublié en un carrefour dynamique pour la population, et ce, d’une intervention temporaire à une autre.

Pour ce faire, l’installation de parcs éphémères dans des endroits négligés est une tactique courante, et un grand nombre de ces projets aboutissent souvent à des améliorations permanentes. À cet égard, le parc Flyover a été la première intervention tactique de Calgary à se transformer en un espace permanent.

Afin d’améliorer cet endroit, la BRCA, sous la direction d’Ali, a créé un groupe de travail afin d’ébaucher un plan d’action.

L’objectif était de « concevoir un lieu public agréable » et de « créer une porte d’entrée vers le quartier de Bridgeland-Riverside ».

Pour ce faire, ce document approfondi a décrit les étapes de conception ainsi que l’esthétique qui devaient guider le projet jusqu’à sa réalisation.

Pour améliorer ce lieu public, le groupe de travail s’est inspiré de projets réalisés aux quatre coins du monde, tels que le parc Superkilen à Copenhague et le parc Drapers Field à Londres.

Mais malgré les précédentes réussites, la mise en œuvre de ce projet n’a pas été une mince affaire.

« Il s’agit d’un projet vraiment unique, car nous n’avions jamais créé de parc urbain dans une “friche industrielle” en Alberta auparavant », explique Ali, soulignant le scepticisme initial d’un certain nombre d’intervenants, y compris des résidents eux-mêmes. « Beaucoup de gens n’étaient pas en mesure de voir au-delà de l’état actuel de cet endroit… Nous avons donc dû nous battre contre cette perception et essayer de leur montrer comment nous pouvions le transformer. »

En 2017, Ali et le groupe de travail ont effectué la première intervention tactique dans cet endroit.

« La première chose que nous avons faite a été de créer un jardin de moulins à vent. Nous avons installé une vingtaine de moulins à vent, en les plantant simplement dans le sol au beau milieu de l’hiver », se souvient Ali. Cela a permis d’attirer l’attention de nos futurs partenaires.

En l’espace d’un an, ces petites interventions ont conduit la BRCA à établir un partenariat avec la Ville de Calgary, avec les élèves de 6e année de l’école Langevin dans le quartier de Bridgeland et avec l’École d’architecture, d’urbanisme et d’aménagement paysager de l’université de Calgary. Le fait d’inclure des élèves de 6e année a joué un rôle primordial dans le développement du projet qui s’est montré très instructif non seulement pour les enfants, mais aussi pour toutes les personnes investies dans ce projet.

 

Illustration conceptuelle initiale basée sur les idées des élèves. Avec l’aimable autorisation de la ville de Calgary.

 

Une expérience d’apprentissage globale

En 2017, le service des Transports de la Ville de Calgary venait tout juste de terminer d’élaborer sa Stratégie de piétonnisation. Toutefois, bien que le conseil municipal n’ait alors pas encore alloué de fonds pour cette stratégie, le service des Transports était prêt à soutenir une initiative citoyenne à petit budget.

Lorsque Jen Malzer, ingénieure des transports à la Ville de Calgary, a entendu parler des activités de la BRCA visant à transformer l’espace sous le viaduc de la 4e Avenue et relier le quartier Bridgeland au sentier au bord de la rivière, elle et son équipe ont sauté sur l’occasion.

« Nous n’avions pas les fonds nécessaires pour engager des consultants, ce que nous faisons généralement avant d’entamer tout projet », explique Jen. Avec les élèves de 6e année de l’école Langevin et les étudiants en Maîtrise d’architecture paysagère de l’université de Calgary, l’équipe de Jen a adopté une approche différente. « Nous avons décidé de laisser les élèves imaginer les différentes parties du projet et leur avons apporté notre expertise quand nous le pouvions », explique-t-elle à propos de ce rôle inhabituel pour le personnel municipal.

Habitués aux multiples allers et retours pendant les séances de mobilisation citoyenne, Jen et son équipe ont donc dû apprendre à « lâcher les rênes » dans ce projet.

En outre, dans le cadre de sa stratégie de piétonnisation, la municipalité était en train de mettre sur pied un programme d’urbanisme tactique. En participant au projet du parc Flyover, le personnel municipal a ainsi pu acquérir une meilleure compréhension du processus.

« Cela nous a donnés un bon aperçu de ce que devrait être le rôle de la Ville lorsque nous travaillons avec la population », explique Jen. « Nous avons été témoins des possibilités lorsque nous laissons différentes opinions s’exprimer. »

Et dans ce cas, ce sont les élèves de 6e année qui se sont exprimés. Jen rappelle que les enfants sont toujours les bienvenus dans les activités de mobilisation citoyenne organisées par la municipalité, mais ils le font rarement. Ces élèves allaient par la suite jouer un rôle central dans le projet.« C’était une expérience vraiment super. Je n’aurais jamais imaginé que nous puissions faire quelque chose comme ça », dit Miles, qui comptait parmi les participants.

 

 

Grâce à la clairvoyance de leurs enseignants, 60 élèves de 6e année de l’école Langevin ont ainsi pu participer à ce projet. « [Ali] cherchait des élèves pour collaborer avec la Ville et parler des zones de Bridgeland qui sont un peu négligées », se souvient Kate Logan, l’une des enseignantes. Avec sa collègue Elaine Hordo, elles ont sauté sur l’occasion. « Nous cherchions un moyen de faire participer les enfants à un projet de mobilisation, quelque chose qui fasse bouger le quartier », ajoute Kate.

Emballée par le potentiel de cet endroit et les possibilités d’apprentissage pour les élèves, Jen a contribué à coordonner des visites éducatives auprès de différents services de la Ville. Ceci a ainsi permis aux élèves d’acquérir de bonnes bases afin de réfléchir à la transformation de ce lieu. « J’ai fait appel à différents experts, comme des sylviculteurs urbains, des urbanistes, des ingénieurs hydrauliques, afin de leur donner une idée de ce dont ils devaient tenir compte », explique Jen.

Cette expérience a permis aux enfants de réfléchir aux possibilités qu’offrait cet espace. « Nous avons passé beaucoup de temps sur le site, à observer autour de nous », dit Logan. Ils ont également visité d’autres quartiers de la ville et découvert différentes manières d’utiliser un espace vacant en vue de lui redonner vie et créer un esprit de communauté.

« Notre classe a décidé de faire quelque chose de cet endroit », explique Miles. « C’était un très bon emplacement mais il n’était pas utilisé de la bonne façon. »

Au printemps 2017, lorsque les étudiants diplômés de l’université de Calgary se sont lancés dans un atelier de conception, les enfants étaient plus que prêts à apporter leurs contributions. Lors de la première réunion de conception, Ben Hettinga, qui faisait alors partie des étudiants de l’université de Calgary, se souvient avoir été impressionné par les idées des élèves de 6e année. « Parmi leurs idées, il y avait des choses auxquelles on s’attend de la part d’enfants, comme des aires de jeux et des éléments ludiques. Mais il semble qu’ils se soient aussi attachés à en faire un espace sûr et accueillant pour tout le monde. » Jen partage aussi ce sentiment : « les élèves souhaitaient que le projet réponde aux besoins de tous en matière de divertissement, et pas seulement à ceux des enfants ».

Intégrant les connaissances et les idées de tous les élèves, les étudiants en architecture paysagère ont obtenu la mention honorable pour leur projet de conception lors de la cérémonie de remise des prix d’urbanisme du maire de Calgary et ont remporté un Prix national d’urbanisme. « Nous nous sommes amusés à imaginer comment égayer cet endroit », déclare humblement Miles. « Nous n’aurions jamais pensé que cela puisse devenir une réalité. Toutefois, nous avons obtenu un financement ce qui a réjoui toute la classe. »

 

 

Grâce à cette expérience, les élèves de 6e année ont appris beaucoup de choses en matière d’urbanisme, une possibilité dont bénéficient peu de Calgariens à un si jeune âge.

Selon Kate Logan, ce projet a montré à ses élèves l’importance de l’engagement civique : « en tant que citoyens, nous sommes responsables de nous-mêmes et des autres, et chaque décision que nous prenons a des répercussions sur les autres. »

Selon Ali, la participation de l’école Langevin a également contribué au succès du projet, et ce, en obtenant un financement initial de la part de la Calgary Foundation. « Avec ces fonds, nous avons repeint la route et acheté des chaises et des tables de pique-nique; nous avons aussi construit des jardinières et ce genre de choses », explique-t-elle.

Et leur contribution a été déterminante, car elle a permis de tester leurs idées et de montrer l’intérêt d’un tel projet pour le quartier. Le succès rencontré suite aux améliorations temporaires de l’été 2017 a solidifié le partenariat avec la Parks Foundation et conduit à d’autres améliorations, telles que la création d’une fresque murale et l’installation d’une table de ping-pong.

 

Peindre la route en tant qu’intervention tactique, 2017. Avec l’aimable autorisation d’Ali.

 

Concrétiser le rêve du quartier

Au printemps 2019, la Parks Foundation de Calgary a annoncé la construction d’un parc urbain permanent grâce à un don du gouvernement de l’Alberta.

« Je n’aurais jamais pensé que nous puissions avoir un tel impact dans notre quartier », déclare Miles.

Bien que la conception de cet espace ait fait l’objet de modifications successives et qu’un certain nombre d’éléments aient été abandonnés au stade de la construction, le parc Flyover traduit bien l’esprit des jeunes qui ont contribué à sa réalisation.

« Il ne s’agit pas d’une aire de jeu ordinaire. Nous avons essayé de concevoir un endroit pour tous, notamment pour celles et ceux qui n’avaient pas de lieu adapté pour eux », explique Ali.

Outre les équipements ludiques pour tous les âges, le plan d’aménagement comprend une esplanade pour accueillir les camions de restauration et des événements en plein air, offrant ainsi des possibilités de loisirs aux petits comme aux grands et reflétant l’esprit d’inclusion dont font preuve les élèves de l’école Langevin.

L’approche tactique du projet a également permis d’avancer rapidement. À cet égard, le corridor Bow to Bluff dans le quartier Sunnyside, un projet similaire dans le centre-ville de Calgary et également mené par des résidents mais adoptant une approche plus conventionnelle, a mis près de 10 ans à se concrétiser.

Ces interventions tactiques ont également incité la municipalité à mener d’autres améliorations dans les rues principales du quartier, telles que le Plan directeur du paysage urbain de la 1st Avenue NE qui vise à améliorer l’expérience des piétons et des cyclistes et à relier les infrastructures de Bridgeland, notamment le parc Flyover, au sentier de la rivière Bow.

Mais en définitive, la BRCA a fait plus que transformer un terrain vague en un carrefour dynamique pour la population. Les efforts des résidents ont également contribué à susciter des vocations en urbanisme pour la nouvelle génération.

« Je pense que nous avons beaucoup appris sur ce que nous pouvons réellement faire pour transformer nos quartiers », déclare Miles. « Et si davantage d’élèves pouvaient participer à des projets comme celui-ci, je pense que ce serait très bénéfique pour leur quartier. »

 

 

À propos de Ximena González

Ximena González est une autrice indépendante basée à Calgary. Son travail a été publié dans The Sprawl, The Tyee et The Globe and Mail.

 


 

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Cette contribution de Ximena González s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains »

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett. Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 

D’une voie ferrée à une voie verte : Vancouver transforme un chemin de fer en un parc prisé

Cette contribution de Jillian Glover s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 

 


 

Quand j’étais enfant, j’ai grandi dans l’ouest de Vancouver, et la voie ferrée de l’Arbutus Corridor passait derrière les hautes haies de notre jardin. Ma sœur et moi jouions au bord des voies ferrées avec les enfants du quartier, laissant souvent sur les rails des pièces de monnaie que nous retrouvions, le lendemain, aplaties par les trains qui passaient.

 

 

Les enfants ont la faculté de transformer n’importe quel espace, même une voie ferrée, en un espace de rencontre et de jeu. Près de 40 ans plus tard, de nombreuses villes dans le monde adoptent des idées originales pour convertir des terrains industriels sous-exploités en espaces publics. À cet égard, le chemin ferroviaire de l’Arbutus Corridor, que la ville de Vancouver a acheté en 2016, illustre bien l’approche innovante adoptée actuellement pour la conception des parcs. En effet, la municipalité s’efforce de transformer cette voie ferrée, qu’elle rebaptisera « Arbutus Greenway », en un réseau de sentiers et de parcs traversant l’ouest de Vancouver.

 

« L’Arbutus Corridor a une longue histoire derrière lui et traverse des zones de la ville qui, dans l’esprit de la population, sont déjà aménagées », explique Antonio Gómez-Palacio, associé chez DIALOG, le cabinet d’urbanisme dirigeant les phases de conception et de mobilisation citoyenne du projet. « Le convertir en voie verte a été un acte de ténacité et de créativité. Nous avons dû collaborer avec les résidents pour changer leur perception, et imaginer un parc qui n’attendait que d’être révélé. »

 

L’histoire de la voie verte remonte à plus de 100 ans : depuis ses débuts en tant que chemin de fer pour les voyageurs et l’industrie locale, jusqu’aux négociations litigieuses entre la Ville de Vancouver et le Chemin de fer Canadien Pacifique (CFCP) pour son acquisition. Aujourd’hui, il est devenu une voie de transport actif qui s’étend de la destination touristique de Granville Island jusqu’à la limite sud de Vancouver, surplombant le fleuve Fraser. À l’avenir, elle deviendra un chemin multimodal reliant une série de parcs et d’espaces publics. En attendant, les résidents ont trouvé des manières innovantes de rassembler les gens sur son parcours.

 

D’une voie ferrée à une voie verte

 

 

L’Arbutus Corridor, auparavant appelé le « Vancouver & Lulu Island Railway », a été construit en 1902 par le CFCP afin de relier Vancouver au village de Steveston à Richmond, réputé pour son industrie de la pêche et de la conserverie.

En 1905, la société BC Electric a signé un bail auprès du CFCP, a électrifié la voie ferrée et a commencé à fournir un service ferroviaire pour voyageurs appelé « Interurban ». Le train partait de l’extrémité nord du pont Granville, traversait les quartiers ouest de Vancouver et terminait son parcours à Richmond. Les trains interurbains ont cessé de circuler en 1952, mais les trains de marchandises courts ont continué à emprunter l’Arbutus Corridor jusqu’en 2001 (l’un de ses derniers clients était la brasserie Molson). Après cela, les voies sont restées à l’abandon pendant 15 ans.

 

 

Pendant tout ce temps, la municipalité a toujours eu le souhait de transformer la voie ferrée en une voie verte. En 2000, le Conseil a adopté un plan de développement officiel pour l’Arbutus Corridor, en proposant d’en faire une voie verte de transport à usage multiple. En 2014, la Ville de Vancouver a finalement entamé des négociations avec CFCP pour acheter le terrain qui traverse certaines propriétés comptant parmi les plus prisées d’Amérique du Nord. Toutefois, ils ne sont pas parvenus à s’entendre sur le prix. En conséquence, CFCP a menacé de faire circuler des trains sur la ligne et, pour préparer le terrain, la société a commencé à détruire les jardins communautaires installés le long des voies.

Ces mesures ont accéléré les négociations et un accord a été trouvé en mars 2016, concluant la vente de l’Arbutus Corridor pour 55 millions de dollars. Le maire de l’époque, Gregor Robertson, avait déclaré que les quelque 17 hectares seraient utilisés comme voie verte, avec la possibilité d’ajouter ultérieurement un système léger sur rail pour voyageurs.

Embarquement immédiat

 

 

La Ville n’a pas attendu que le projet soit finalisé pour rendre la voie verte accessible au public. En l’espace d’un an, Vancouver a construit une piste asphaltée temporaire de 9,5 km le long de la voie ferrée, reliant six quartiers dans l’ouest de la ville. 

 La voie verte dans sa version provisoire est en place depuis plus de quatre ans et a été largement plébiscitée par les résidents qui l’empruntent régulièrement. Chaque jour, elle attire des milliers de personnes qui peuvent la parcourir en marchant, ou en faisant du vélo ou du patin entre False Creek et le fleuve Fraser. Selon une étude sur la santé menée par INTERACT entre 2016 et 2019 sur la voie verte, sa fréquentation augmente de façon exponentielle chaque année. À cet égard, les résidents la considèrent comme une oasis de verdure au cœur de la ville, où ils peuvent se promener d’un bout à l’autre en toute sécurité et en toute tranquillité et créer des liens sociaux.

 

« Cela a pavé la voie pour faire de nouvelles rencontres et faire connaissance avec ses voisins », déclare un participant à l’étude dans le quartier de Marpole.

 

« On a une impression d’espace et d’ouverture. J’ai l’impression d’être soudain en pleine nature au beau milieu d’une ville très animée, et tout est tellement paisible », dit un autre participant à l’étude, originaire de Kerrisdale.

 

En 2018, le conseil municipal de Vancouver a approuvé un projet d’amélioration du sentier afin que les résidents puissent bénéficier de plus d’endroits où se rassembler, se reposer et profiter du paysage environnant. C’est cette décision qui a donné le coup d’envoi pour amorcer la planification de l’Arbutus Greenway. Même si les plans ambitieux pour cette voie verte ne devraient pas se concrétiser avant 2034, de nombreuses organisations locales s’efforcent d’exploiter l’espace existant à travers divers projets pour révéler tout son potentiel.

 

 

L’Arbutus Greenway Neighbour Hub, surnommé la « bibliothèque d’objets » (“lending library of things”) a été créé par Neighbour Lab, une coopérative spécialisée dans la conception et l’urbanisme, en collaboration avec Thingery. Un coin salon et un tableau d’affichage ont été mis à la disposition des visiteurs pour diffuser des informations. L’installation phare était une manivelle que les passants pouvaient activer pour produire de l’énergie cinétique afin de recharger leur téléphone cellulaire.

 

« Nous avons lancé le Neighbour Hub afin de créer un centre communautaire et un lieu de rassemblement près de l’Arbutus Greenway », explique Stephanie Koenig, développeuse de contenu pour Neighbour Lab. « Nous avons conçu et mis en œuvre le projet en collaboration avec une équipe d’intendance du quartier. Un jour, un voisin qui passait par là pendant l’installation nous a même proposés de construire gratuitement une bibliothèque sur le côté! »

 

Trouver des espaces publics dans une ville densément peuplée

La prochaine étape dans l’évolution de la voie verte consistera à la transformer de manière permanente, afin qu’il ne s’agisse pas seulement d’un sentier, mais aussi d’une destination multifonctions, tant pour les nombreux quartiers situés à ses abords, mais aussi pour tous les résidents de Vancouver.

 

Selon la municipalité, « l’Arbutus Greenway fait désormais partie intégrante du paysage de la ville de Vancouver. La municipalité prévoit d’en faire une destination axée sur la nature et sur l’histoire des lieux qu’elle relie entre eux. »

 

Les voies vertes sont en général des parcs linéaires destinés aux piétons et aux cyclistes et relient des réserves naturelles, des lieux culturels, des sites historiques, des quartiers et des zones commerciales. Les voies vertes les plus populaires de Vancouver ont généralement été construites à cet effet et au bord de la mer, comme les digues de Stanley Park et de False Creek. L’Arbutus Greenway est la première voie verte reliant le nord et le sud de Vancouver qui traverse une zone déjà bâtie, en utilisant des terrains industriels réaffectés.

Le projet de conversion de l’Arbutus Corridor s’inscrit dans une tendance croissante en matière d’urbanisme visant à transformer des infrastructures obsolètes en espace public. L’un des exemples les plus célèbres est la High Line de New York, un parc linéaire surélevé de 2,33 km de long créé sur un ancien embranchement du New York Central Railroad. Depuis son ouverture en juin 2009, la High Line est devenue une attraction touristique. En 2019, on a estimé qu’elle accueillait huit millions de visiteurs par an.

Des projets tels que la High Line et l’Arbutus Greenway de Vancouver montrent qu’il est possible de créer de nouveaux espaces verts dans une ville densément peuplée. Lorsque les municipalités ne sont pas en mesure de convertir des stationnements en parcs, elles doivent alors faire preuve de créativité pour trouver d’autres parcelles de terrain sous-exploitées. Au Canada, le projet Meadoway à Scarborough, près de Toronto, entend transformer un corridor hydroélectrique en un sentier de 16 kilomètres composé d’espaces verts urbains et de prairies. La Ville de Toronto a également lancé le projet Bentway afin de transformer en parc linéaire un espace inutilisé sous l’autoroute Gardiner, près du lac Ontario.

En 2020, la nécessité d’accroître le nombre de parcs dans les villes a atteint un point culminant. En raison de la pandémie de COVID-19 et des mesures de confinement qui ont forcé les résidents à rester chez eux, les villes ont dû répondre à une demande accrue en matière d’accès à la nature. Ceci a démontré clairement que les parcs ne sont pas seulement « souhaitables », mais qu’ils sont essentiels pour notre bien-être.

 

Dans une enquête de juin 2020 menée par les Amis des parcs au Canada, 80 % des citoyens ont déclaré que les parcs étaient devenus plus importants pour leur santé mentale pendant la pandémie. Comme l’a écrit un participant :
« Comme je vis seul, mes promenades et mes sorties à l’extérieur ont été les seuls moments où j’ai pu avoir un contact social pendant quatre mois. Sans accès aux parcs, aux ravins, aux sentiers et au bord de l’eau, j’aurais bien moins vécu les choses. »

 

Un chemin et une destination

 

 

La voie verte d’Arbutus sera un chemin, mais aussi une destination. Ville de Vancouver

 

En 2017, la ville de Vancouver a collaboré avec DIALOG, un cabinet d’urbanisme et de conception canadien, afin de lancer une vaste campagne de mobilisation citoyenne pour la future transformation de l’Arbutus Greenway

Avant que la ville ne lance le processus officiel de mobilisation citoyenne, les résidents étaient déjà emballés et enthousiastes à propos de cette idée. Le personnel municipal a commencé par placer des panneaux le long de l’Arbutus Corridor pour encourager les résidents à participer à sa transformation, des résidents qui y ont répondu en grand nombre.

Cette consultation a montré un désir fort de voir cette voie verte devenir une voie de transport sûre et accessible, permettant de créer des liens et d’être en contact avec la nature :

« Ce sentier devrait interdire la circulation aux voitures, permettre aux gens de le parcourir à leur rythme, de s’arrêter pour profiter de la nature et de faire une pause dans un des restaurants à proximité. Des parcs et des espaces ouverts pour se détendre. »

 

« J’aimerais que l’on réintroduise la faune locale avec, si possible, plus d’oiseaux, plus de pollinisateurs. Je veux avoir l’impression d’être dans la nature tout en étant au beau milieu de la ville. »

 

« C’est pourquoi nous avons décidé de faire de la voie verte un lieu de vie et non un simple chemin multimodal », explique Antonio Gómez-Palacio. « Les résidents étaient déjà tellement investis dans le projet. Nous avons donc décidé de garder l’idée d’un parc et de lieux historiques durant la phase de conception. »

 

Pendant la phase de planification et de conception, l’équipe du projet Arbutus Greenway a eu 7 000 interactions avec le public lors de plus de 50 événements, dont un atelier de conception sur plusieurs jours, de nombreux ateliers avec les parties prenantes, des journées portes ouvertes et des sondages en ligne.

Des organisations locales telles que le Vancouver Public Space Network ont aussi participé au processus de mobilisation citoyenne dès le début, afin de veiller à ce que la voie verte offre des espaces publics dynamiques et réponde aux besoins des piétons et des cyclistes.

 

 

« Nous avons défendu l’idée que le sentier soit d’abord destiné aux piétons, qu’il offre des pistes cyclables séparées pour tous les âges et tous les niveaux, qu’il établisse un tracé clair pour le futur tramway et, bien sûr, qu’il offre beaucoup de verdure », explique Naomi Wittes Reichstein, responsable du projet Arbutus Greenway pour le Vancouver Public Space Network.

 

Le tramway auquel Naomi Wittes Reichstein fait référence représente un élément important dans la conception de l’Arbutus Greenway : la future construction d’un Système léger sur rail (SLR). Bien que cela fasse toujours partie des plans généraux pour la voie verte, l’humain continuera de rester au cœur de ce projet.

 

« Nous avons participé à de nombreux projets de ce type et c’est toujours le véhicule le plus gros qui gagne. Pour le projet de l’Arbutus Greenway, la logique a été inversée en créant un lieu de vie pour les résidents, et non un espace pour le tramway. Je n’ai jamais vu ça, ni avant ni depuis », déclare Antonio Gómez-Palacio. « Nous avons fait en sorte qu’aucun programme communautaire ne disparaisse lorsque le tramway sera construit. » 

 

Voici le résumé de la Ville de Vancouver sur le processus de consultation :

 

« Le projet de l’Arbutus Greenway est né d’une mobilisation citoyenne importante. Il repose sur les aspirations des résidents pour la voie verte et sur le genre d’utilisations, d’activités et d’expériences qu’ils apprécient. De même, le processus de planification a fait émerger un certain nombre de thèmes prépondérants. Les participants ont notamment exprimé le souhait que cet espace soit un lieu sûr, agréable et accessible, qu’il soit propice aux interactions sociales, au jeu et à la détente, et qu’il offre des possibilités en matière d’écologie et d’agriculture urbaines. »

L’idée

 

L’Arbutus Greenway relie plusieurs quartiers de Vancouver, dont Kitsilano, Arbutus Ridge, Shaughnessy, Kerrisdale et Marpole. Afin de refléter cette diversité, l’idée à long terme est que la voie verte soit divisée en huit zones avec des caractéristiques distinctes pour favoriser la détente et illustrer l’aspect et l’ambiance des quartiers environnants. Elle proposera des espaces revitalisés favorisant le mouvement et la détente.

 

Par exemple, une zone dans le secteur commercial du quartier Arbutus Ridge deviendra une « allée électrisée », en référence à la présence de poteaux électriques et à sa proximité avec Broadway, une avenue commerciale et voie de circulation très fréquentée. Cette zone offrira un panorama urbain avec deux esplanades reliées à l’extension souterraine du SkyTrain sur Broadway, ainsi que de grandes structures suspendues pour accrocher des installations artistiques publiques, des lumières et protéger contre les intempéries.

 

« Nous voulions nous appuyer sur le caractère existant de ces quartiers », explique Lindsey Fryett-Jerke, urbaniste chez DIALOG. « Dans la future « allée électrisée », nous avons remarqué que des enfants y vendaient de la limonade et que des gens y vendaient des vêtements. Nous nous sommes donc inspirés du thème du commerce informel qui est ressorti de nos observations et avons conçu des bancs longs et larges où les gens pourront exposer des objets. »

 

« Dans la partie la plus au sud de la voie verte, les gens aiment regarder les avions atterrir à l’aéroport. C’est pourquoi, nous avons créé une tour d’observation », explique Lindsey Fryett-Jerke. Cette zone, baptisée “The Lookout », sera dotée d’une plateforme panoramique à plusieurs étages offrant une vue sur le delta du fleuve Fraser, l’aéroport international de Vancouver et les îles San Juan.

 

 

Les six autres zones comprendront des espaces de rencontre et pour profiter de la nature. La zone “Harvest Table, dont le thème est la gastronomie, comprendra des aménagements paysagers comestibles, de longues tables communales pour manger en plein air avec les voisins, ainsi qu’un espace dédié aux activités éphémères. Les zones “The Ridge” et “Woodland Bend” constitueront des sanctuaires naturels, tandis que le “Garden Path” constituera une zone humide, avec une passerelle en bois et un kiosque public. Des lieux de rencontre et d’activités seront créés sur de grandes places au “Kerrydale Pass”, le plus grand pôle d’activités commerciales et civiques de la voie verte, et au “Marpole Meander”. Un grand jardin communautaire, des tables de ping-pong et de jeux de société, un échiquier géant, des hamacs, une piste pour apprendre à faire du vélo, un cabanon communautaire partagé et des structures suspendues pour accrocher des installations artistiques publiques et des lumières font aussi partie des plans.

L’aménagement de la voie verte sera réparti selon quatre plans d’investissement successifs (avec la création de deux zones caractéristiques pour chaque plan).

 

« L’Arbutus Corridor a toujours été perçu comme l’arrière-cour des quartiers qu’il traversait », explique Antonio Gómez-Palacio. « Grâce à ce nouveau projet, il en sera désormais la devanture, et cette conversion à 180 degrés en fera un espace sûr, accueillant et ouvert à tous. »

 

Plus de trente ans après, le terrain de jeu secret de mon enfance va devenir une destination traversant toute la ville et dont pourront profiter des personnes de tous âges et de toutes capacités.

 

 

À propos de Jillian Glover

 

Jillian est une professionnelle accréditée des communications spécialisée dans les enjeux de transports publics et d’urbanisme. Anciennement commissaire pour les aménagements urbains de la ville de Vancouver, elle détient une maitrise d’études urbaines de l’Université Simon Fraser. Originaire de Vancouver, elle écrite sur les enjeux urbains pour The City Life, reconnu comme l’un des meilleurs blogues urbains par The Guardian.

 


 

Rendu possible grâce au généreux soutien de :

 


 

Cette contribution de Jillian Glover s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.

 

Nous célébrons les dix dernières années en mettant à l’honneur 10 projets de parcs transformant radicalement les villes et les communautés

Pour célébrer le dixième anniversaire des Amis des parcs, nous mettons à l’honneur des projets liés aux parcs urbains qui ont transformé durablement les quartiers et leurs communautés.

Cette année, 10 écrivains spécialisés sur l’urbanisme exploreront des projets sur les parcs illustrant ce que l’avenir réserve aux parcs urbains pour les 10 prochaines années.

Cette série est réalisée avec le soutien de Dylan Reid et est illustrée grâce aux croquis de notre collègue Jake Tobin Garrett.

Les Amis des parcs ont 10 ans : réflexion et regard sur l’avenir

Cette contribution de Ken Greenberg s’inscrit dans le cadre du projet « 10 ans ensemble dans les parcs urbains ». Ne manquez pas de suivre toutes les contributions publiées tout au long de l’année.


Les parcs ont la capacité remarquable de mettre en valeur une ville, de créer des liens entre les gens, d’améliorer la qualité de vie des citoyens de tous âges, de lutter contre l’isolement social et la solitude, et de faire bénéficier les visiteurs des vertus thérapeutiques de la nature.

Lorsque des gens se réunissent dans leurs parcs , ils augmentent la cohésion sociale et créent un solide enracinement au niveau local. Ils renforcent le tissu social et combattent la polarisation en dirigeant l’attention et les ressources vers des zones et des populations défavorisées.

Toutefois, nous sommes actuellement confrontés à un enjeu de taille : comment pouvons-nous répondre à la demande croissante en espaces verts alors que la population et la densité ne cessent de croître dans les villes? À travers le Canada, l’une des principales demandes formulées à maintes reprises par les résidents pendant les consultations publiques sur le thème de l’intensification du développement urbain est d’augmenter et d’améliorer les parcs et les espaces ouverts dans le cadre d’une expansion de l’espace public.

Mais ceci présente un sérieux dilemme. Comment les villes du Canada peuvent-elles devancer l’intensification du développement urbain répondant au dynamisme et à la croissance d’une ville, tout en élaborant un programme innovant permettant d’élargir le système des parcs?

Un autre enjeu est de savoir comment faire en sorte que tous les secteurs d’une ville, et en particulier les quartiers défavorisés ne disposant pas d’espaces verts bien aménagés, bénéficient de ces programmes et soient traités sur un pied d’égalité. Même si certains espaces ouverts semblent être verts sur la carte de certains quartiers, ceux-ci manquent souvent d’aménagements, restent difficiles d’accès pour une grande partie de la population, et n’ont guère de liens avec la vie quotidienne des gens.

Lorsque la COVID-19 est apparue en 2020, elle a joué le rôle d’ « accélérateur de particules ». Elle a mis en évidence les défaillances et les points faibles de notre société et, dans de nombreux cas, elle nous a poussés à nous adapter encore plus rapidement et prestement. Entre autre chose, elle a tout particulièrement mis en lumière notre nécessité d’avoir accès à des parcs qui représentent une véritable bouffée d’oxygène vitale lorsque nous sommes contraints de nous confiner.

Vous trouverez ci-dessous quelques réflexions sur ce que la période actuelle nous apprend et qui pourra nous servir pour les 10 prochaines années.

Dans des dizaines de villes du monde, nous constatons une demande irrépressible d’espaces en plein air sûrs et accessibles. Jamais jusqu’à présent, la fréquentation des parcs n’a été aussi élevée. Au Canada, les parcs sont devenus des espaces publics essentiels, à l’image des Piazza en Italie. Comme je le constate dans mon quartier à Toronto, chaque espace vert disponible est devenu un lieu de rencontre très fréquenté par des gens de tous âges, jusque tard dans la soirée et même en hiver.

Cette intensification de la fréquentation des parcs reflète un désir de passer du temps dehors tout en respectant les règles de distanciation physique. Mais ceci révèle également une toute nouvelle façon de voir et d’utiliser la ville et d’être avec les autres. Et tandis que nous nous adaptons à ces changements dans notre vie, il est peu probable que la dynamique s’inverse après la pandémie. En effet, la transition « improvisée » accélère profondément un mouvement déjà amorcé.

D’une part, le désir croissant de vivre en ville entraînait déjà un besoin accru d’espaces publics. Mais, malheureusement, le coût élevé des terrains a souvent entravé l’acquisition de parcs traditionnels. La nécessité pour la population d’avoir accès à plus d’espace s’est accompagnée d’un changement dans la façon dont nous utilisons cet espace public et dans le type d’expériences que nous recherchons avec un accent mis sur plus de flexibilité et d’interaction. Ceci a aussi donné lieu à de nouveaux modèles, comme les « voies vertes », qui traduisent le passage d’un mode de vie dépendant de l’automobile au transport actif basé sur le vélo et la marche.

 

La pandémie fait monter les enchères. Elle nous force à nous interroger sur la forme que prendront nos lieux publics dans l’avenir, tandis que la tendance d’avoir des grandes villes densément peuplées ne cesse de croître.

La situation actuelle nous donne d’ores et déjà quelques pistes. Ce qui importe n’est pas seulement la quantité d’espaces publics ouverts – jusqu’à présent le secteur conventionnel de l’urbanisme se concentrait généralement sur les mètres carrés de parc par habitant dans un rayon donné. Bien que cet aspect soit important, nous devons davantage nous concentrer sur la qualité et l’utilité de cet espace, et sur la manière dont il améliore notre vie.

Plus que jamais, nous constatons à quel point les lieux publics aujourd’hui ne sont ni un luxe ni « accessoires ». Les villes dotées d’un réseau de lieux publics bien aménagés et accueillants offrent à leurs résidents des avantages considérables en termes de santé publique, tant sur le plan physique que mental.

Avant la pandémie, nous étions déjà confrontés à une crise de santé publique, exacerbée par un mode de vie sédentaire où la dépendance excessive à l’automobile et la tendance à passer de longues heures devant des écrans ont produit une épidémie d’obésité, ainsi qu’une augmentation du diabète et des maladies cardiaques, particulièrement alarmante chez les enfants.

Quant à la crise sanitaire actuelle, elle a souligné l’importance des lieux publics qui permettent aux personnes de tous âges de sortir et de pratiquer différentes activités – promenade à pied ou à vélo, ou toutes sortes d’activités sportives tout au long de l’année. Ils peuvent ainsi intégrer ces activités bénéfiques pour leur santé à leur routine quotidienne, près de chez eux et de leur lieu de travail.

Betsy Barlow Rogers, fondatrice de l’organisation Central Park Conservancy, a fait remarquer avec une grande clairvoyance que « si la ville est davantage à l’image d’un parc, le parc est alors davantage à l’image d’une ville ». En d’autres termes, lorsque les frontières physiques s’estompent, une véritable fusion s’opère. À l’image d’un parc, la ville entière devient ainsi plus verte et accessible aux personnes pratiquant la marche ou le vélo.

En aidant la population à se déplacer relativement librement et à redécouvrir la ville de cette manière, nous pourrons abolir les préjugés entre les différents quartiers et les secteurs d’une ville, alors que les voies continuent de se fluidifier. Les éléments de l’espace public servant de passerelles naturelles entre les différentes zones d’une ville joueront un rôle essentiel en contribuant à créer une ville ressemblant à un tout homogène. À cet égard, Londres s’est déclarée la première ville « parc national » au monde.

Avec le temps, on peut s’attendre à ce que les liens que nous créons actuellement à la va-vite deviennent ensuite la règle. Tandis que nous revoyons notre définition de l’espace public en faisant en sorte qu’il ressemble davantage à un parc, nous serons amenés à nous libérer de l’idée préconçue de ce qu’est une ville. Les villes ne seront plus seulement conçues autour des autoroutes et des grandes artères, mais de plus en plus autour de réseaux de lieux partagés interconnectés, servant de passerelles à travers la ville.

Lorsque nous posons un nouveau regard sur la ville, nous sommes amenés à nous interroger sur ce que constitue un parc. En tenant compte de tous les types d’espaces publics – que ce soient les allées, le remaniement des rues, les ravins, les corridors hydroélectriques, les voies ferrées, le système de gestion des eaux pluviales, les dispositifs de protection contre les inondations et les initiatives en matière de transport – nous pouvons contribuer à leur expansion et ainsi répondre aux nombreuses lacunes qui existent actuellement dans les villes. Dans l’avenir, l’espace public sera différent, tant par son échelle que par sa nature.

À la place de lieux publics subtilement délimités et implantés dans un quadrillage de rues – une connotation présente dans les termes parc et square – ce nouveau type de lieux publics pourrait bien devenir une trame continue permettant de relier les gens entre eux et créant un fil conducteur dans le tissu urbain lui-même.

Cette idée plus large de voir la ville comme un paysage, où tout est naturellement plus fluide, nous ramène d’une certaine manière à une perception Autochtone précoloniale du territoire sur lequel nous vivons. Cette perception considère la terre comme une « ressource commune » abondante et partagée, qui n’est plus strictement délimitée ni entourée de limites.

Notre objectif dans les 10 prochaines années sera donc de tirer parti de cette vision plus large de ce qu’est et peut être un parc. Pour ce faire, notre organisation s’engagera activement dans la concrétisation de cette vision.

Depuis 10 ans, les Amis des parcs plaide pour exploiter le plein potentiel des parcs, en ouvrant la porte à davantage d’initiatives et d’activités citoyennes, en faisant davantage appel à des bénévoles, en encourageant la création de petits cafés, de kiosques alimentaires et de jardins communautaires, en fournissant plus de sources de financement ainsi que son apport personnel, et en invitant les populations défavorisées à participer.

 

En 2011, l’année où les Amis des parcs a vu le jour, j’ai eu le privilège de siéger au conseil d’administration, aux côtés de mon épouse Eti, qui a été membre aussi pendant plusieurs années. L’organisation, composée de personnes talentueuses et passionnées, s’est rapidement transformée en un lieu de rencontre pour toutes les personnes qui se soucient des parcs. Elle a aussi permis aux groupes mobilisés dans les parcs de Toronto qui ignoraient l’existence les uns des autres de créer des liens.

Alors qu’au départ, son mandat reposait sur le plaidoyer, le réseautage et le partage d’expérience, l’organisation a vu croître de plus en plus son influence auprès des autorités municipales. Par la suite, le personnel municipal et les politiques ont également commencé à voir les Amis des parcs comme un allié essentiel et un agent de liaison avec la population.

C’est ainsi que tout a commencé. Qui aurait pu imaginer ce que deviendrait les Amis des parcs les années suivantes? Pendant les cinq premières années, nous nous sommes efforcés de mettre en relation les groupes citoyens mobilisés dans les parcs, les experts des parcs, les groupes à but non lucratif et les bailleurs de fonds constituant déjà un réseau solide à Toronto et de leur apporter notre soutien.

À mesure que notre organisation s’est développée, d’autres villes à travers le Canada nous ont remarqués. Elles ont ainsi exprimé leur désir d’avoir accès à une organisation et à un réseau similaires pour soutenir leur travail dans les parcs. En 2017, lors de sa première conférence nationale à Calgary, les Amis des parcs a ainsi lancé son réseau national.

En 2021, tandis que l’organisation célèbre ses 10 ans, le Réseau national des Amis des parcs se compose désormais de quelque 850 groupes mobilisés dans les parcs dans 46 villes canadiennes, et ce, dans chaque province du Canada. À l’heure actuelle, nous comptons 30 employés à travers le Canada, ainsi que des bureaux à Montréal, Toronto et Vancouver.

Notre conseil d’administration est national et comprend de nombreux experts des parcs, urbanistes et chefs de file engagés. Le Rapport sur les parcs urbains du Canada qui en est à sa troisième année, est le seul rapport au Canada sur les tendances et les défis auxquels sont confrontés les parcs urbains. En outre, une gamme de programmes innovants permet de soutenir les activités organisées dans les quartiers défavorisés, les projets et événements innovants dans les parcs, et la mobilisation citoyenne dans l’ensemble du Canada.

Dans cette série marquant nos 10 ans seront présentées plusieurs initiatives mises en œuvre dans les parcs et illustrant ce que notre organisation appelle « le pouvoir des parcs ».

Comme en témoignent ces exemples, les projets d’innovation en matière de développement et de gestion des parcs au Canada sont très prometteurs. Ces 10 dernières années, les Amis des parcs a créé des bases solides en identifiant les besoins et les opportunités, en mobilisant des ressources au sein de la population et en incitant les villes canadiennes à agir. Tout ceci a permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. Et nous sommes impatients de découvrir ces nouveaux et remarquables espaces naturels et de voir ce que nous réserve l’avenir.

 

 

À propos de Ken Greenberg

 

Ken Greenberg est urbaniste, enseignant, rédacteur, ancien directeur du service d’urbanisme et d’architecture de la ville de Toronto et directeur de l’agence Greenberg Consultants. Récipiendaire de l’Ordre du Canada, il a siégé au conseil d’administration des Amis des parcs pendant huit ans et a joué un rôle essentiel dans la création de l’organisation.

 


 

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