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ÊTRE UNE PERSONNE NOIRE DANS L’ESPACE PUBLIC : Réflexions sur la joie, l’espace et le sentiment d’appartenance

Joy Ralamboarisoa

Ami·es des parcs

18 février, 2026
National - Canada

Les parcs, les trottoirs, les transports en commun et les rues devraient être des lieux d’interaction sociale et de vie quotidienne. Pourtant, le rapport d’enquête BEING BLACK IN PUBLIC* [Être une personne noire dans l’espace public] nous rappelle que les lieux publics sont vécus de manière très différente selon les personnes qui les fréquentent.

En tant qu’urbaniste et cocréatrice d’espaces publics, Jay Pitter a dirigé cette étude. Son objectif était de combler une lacune importante dans la compréhension de l’expérience des personnes noires dans les parcs et autres lieux publics au Canada et aux États-Unis. Cette enquête porte sur les thèmes de la joie, du bien-être mental et de l’accès à des possibilités égales. Elle aborde aussi les conditions de la vie quotidienne qui favorisent le sentiment d’appartenance à la vie publique. Cette étude examine aussi comment des facteurs tels que le racisme, le sentiment d’insécurité et d’autres difficultés influencent ces expériences. 

Sans se limiter aux données, les recherches menées par Jay Pitter portent aussi sur l’expérience vécue des gens. Elles remettent ainsi en question la conception, l’évaluation et la gestion traditionnelles des espaces publics. 

Crédit : Jay Pitter.

Cette réflexion s’appuie sur les résultats de cette étude, mais pas comme une analyse technique. Elle invite plutôt à réfléchir à la joie, au sentiment d’appartenance et à l’importance de la sérénité dans les lieux partagés. 

Ce que signifie la joie dans l’espace public

Pensez à la dernière fois où vous avez porté des vêtements influencés par votre culture sans aucune crainte, avez joué de la musique à plein volume dans un parc en invitant quelques personnes, ou avez pris un moment pour vous détendre sur un banc à l’ombre. La joie, c’est se mouvoir sans contrainte et s’exprimer sans jugement. Dans le rapport de Jay Pitter, la joie est décrite comme discrète, mais puissante. 

Les petits détails font toute la différence. Des toilettes propres, des poubelles en bon état ou des aménagements accessibles peuvent transformer une simple sortie en un lieu où l’on se sent bienvenu et en sécurité. Dans cette enquête, 85 % des personnes interrogées étaient d’accord avec ce point. Selon 84 % des personnes interrogées, la présence d’arbres, de jardins ou de fleurs ainsi qu’un bon éclairage et une visibilité dégagée favorisent l’aisance et la présence des usagères et des usagers. Par ailleurs, 79 % d’entre elles ont déclaré apprécier des endroits confortables où s’asseoir et même des espaces soulignant la contribution des personnes noires. 

Ensemble, ces éléments font bien plus qu’améliorer une infrastructure publique. Ils traduisent le respect, la considération et l’accueil et suscitent un sentiment d’appartenance. Un banc baigné de soleil, un chemin bien éclairé ou une plaque en hommage à une artiste noire ou à un artiste noir ne sont pas que de simples aménagements. Ils créent des moments de joie dans des espaces qui pourraient autrement sembler ordinaires ou peu accueillants. 

La joie se construit également dans l’interaction avec les autres. Voir d’autres personnes noires ou évoluer dans des espaces fréquentés par des personnes d’origines diverses a été identifié par 88 % des personnes interrogées comme un facteur clé pour se sentir en sécurité et bienvenu. Des salutations de la part du personnel ou des usagères et des usagers de la structure (74 %) ainsi que la reconnaissance visible de l’histoire des personnes noires (70 %) renforcent également le sentiment d’appartenance. Des règles claires sur la manière de partager ces espaces et d’y interagir, mentionnées par 65 % de ces personnes, contribuent également au sentiment d’aisance et de sécurité. La joie naît non seulement de l’environnement physique, mais aussi d’un sentiment de reconnaissance, de représentation et d’inclusion dans la société. 

Lorsque les personnes noires peuvent exister, s’exprimer et occuper librement ces espaces, les parcs deviennent bien plus qu’un simple ensemble d’aménagements physiques. Ils se transforment en une affirmation vivante et tangible de présence, d’appartenance et d’humanité. La joie naît de la liberté d’occuper pleinement un espace, de s’y déplacer sans vigilance constante, et de se sentir réellement reconnu·e et bienvenu·e. 

Several photos of black people having fun in nature
Images fournies avec l’aimable autorisation de Craig Wellington, Hafsa Abdulsamed, Anthony Taylor, Pasha Mckenley et Shereen Ashman-Henderson. Crédit : Rapport d’enquête BEING BLACK IN PUBLIC.

Contraintes invisibles 

Même si les lieux publics reflètent les tendances et les habitudes de la vie quotidienne, ils sont vécus de manière très différente selon les personnes qui les fréquentent. Attendre un autobus au petit matin, marcher sur un trottoir le soir ou s’asseoir sur un banc dans un parc un dimanche matin peut sembler ordinaire pour certaines personnes. Pour d’autres, ces mêmes activités nécessitent une vigilance particulière. Cette étude met en lumière le malaise que ressentent de nombreuses personnes noires dans ces lieux censés offrir tranquillité et détente.

Cela s’explique par le fait que ces lieux publics peuvent rappeler, en filigrane, la surveillance, le jugement et la prudence auxquels les personnes noires sont souvent confrontées. Même des lieux conçus pour les loisirs, la détente ou les habitudes quotidiennes peuvent induire une pression invisible, exigeant vigilance, attention et parfois retenue de la part des usagères et des usagers. Les rues, trottoirs, parcs et transports en commun que d’autres considèrent comme des endroits anodins peuvent être source d’inquiétude pour certaines personnes qui peuvent avoir l’impression d’être observées, scrutées ou traitées différemment. 

Dans l’enquête, près de la moitié des personnes interrogées, soit 49 %, ont dit ne pas se sentir en sécurité dans les autobus et le métro. Un tiers d’entre elles ont dit ne pas être à l’aise dans la rue, sur le trottoir et sur un perron. Par ailleurs, 27 % ont dit ne pas être à l’aise sur les sentiers des parcs urbains ou dans d’autres espaces verts. Pour 21 % des personnes interrogées, il en va de même pour les événements culturels en plein air et les salles de concert. Ces chiffres reflètent ce que les personnes noires doivent évaluer en silence chaque jour avant de prendre une décision : comment se déplacer, quand parler, où s’attarder, et quand il serait plus sûr d’éviter un endroit. De nombreuses personnes ont également déclaré se sentir dans l’incapacité d’agir face à une situation dangereuse ou nuisible dans un lieu public. Ce sentiment d’impuissance exacerbe la charge émotionnelle liée à la fréquentation d’un lieu public. Ceci illustre à quel point l’expérience décrite dans le rapport d’enquête BEING BLACK IN PUBLIC dépasse la simple sécurité physique d’une personne et affecte aussi son bien-être social et émotionnel. Ces chiffres ne sont pas que des données; elles représentent des expériences vécues. 

Pourtant, malgré le malaise ressenti, les gens continuent à rechercher des endroits qui sont source de vie. Les terrains de sport en plein air et les sentiers des parcs urbains, par exemple, sont toujours largement fréquentés par des personnes noires même si celles-ci les ont qualifiés d’endroits parmi les moins sûrs dans l’espace public. Ceci souligne l’importance de ces lieux. Ils ne sont pas que de simples lieux de passage; ils sont essentiels pour se divertir, faire de l’exercice et rencontrer des gens. En effet, les lieux publics contribuent au bien-être général. À cet égard, l’enquête montre que passer du temps dans des espaces verts, des sentiers ou des parcs améliore la santé physique, le bien-être mental et le sentiment d’appartenance sociale. Ces endroits permettent de tisser des liens avec les autres, de pratiquer une activité physique et de se connecter aux rythmes de la vie en société, et ce, même lorsqu’ils ne semblent pas toujours sûrs ou accueillants. 

À ces défis viennent aussi s’ajouter les inégalités structurelles. De nombreux quartiers avec une population majoritairement racialisée font l’objet d’un manque de financement systématique. Les lieux publics, parcs, sentiers et espaces de loisirs sont souvent mal entretenus, en nombres insuffisants ou dépourvus d’aménagements. Les endroits qui pourraient favoriser la santé, le divertissement et le tissu social reçoivent souvent le moins d’investissements. Au contraire, les quartiers les mieux nantis bénéficient d’une multitude d’espaces verts et d’aménagements de qualité. Ces inégalités renforcent les disparités en matière d’accès, de sécurité et d’opportunités. Les personnes noires se voient donc confrontées à la fois aux barrières sociales et aux barrières structurelles de la vie publique.

La représentation et la visibilité influencent également le sentiment de bien-être ou de malaise. Les espaces publics qui ne reflètent pas l’histoire, le vécu ou les contributions des personnes noires peuvent engendrer un sentiment d’invisibilité ou d’exclusion. Une fresque murale, une plaque ou un nom de lieu, aussi insignifiants semblent-ils, peuvent véhiculer un sentiment de reconnaissance, d’appartenance, d’inclusion et de considération pour les personnes qui fréquentent ces endroits et y contribuent. À l’inverse, leur absence peut susciter un sentiment d’exclusion et l’impression que ces endroits ne sont pas pensés pour elles. 

Les défis que rencontrent les personnes noires dans les lieux publics ne concernent donc pas seulement leur sécurité physique. Ils concernent aussi leur expérience culturelle, sociale et émotionnelle. Ce sont les règles tacites, les antécédents de surveillance et l’anticipation du jugement qui déterminent l’expérience des personnes noires dans ces environnements. Se sentir en sécurité dans un lieu public ne se résume pas à l’absence de danger. C’est avoir la liberté d’occuper l’espace de manière authentique et d’être soi-même, sans contrainte. L’étude met en lumière ces réalités du quotidien. Elle révèle l’équilibre délicat que doivent trouver ces personnes en conjuguant prudence et désir de connexion, de mouvement et de joie. Les conclusions de ces recherches soulignent que favoriser une expérience agréable dans les lieux publics va au-delà de leur simple conception physique. Cette expérience est aussi influencée par la culture, l’histoire et la manière de percevoir ces endroits.

Two black women with a fishing line
Image fournie avec l’aimable autorisation de Demiesha Dennis, fondatrice de Brown Girl Outdoor World. Crédit : Rapport d’enquête BEING BLACK IN PUBLIC.

Des détails bien pensés, un impact durable 

Au-delà de ces défis, les espaces publics révèlent aussi leur potentiel à être plus que de simples environnements physiques. Lorsqu’ils sont conçus avec soin et intention, ils peuvent devenir des lieux propices à la sécurité, à la joie et au lien social. L’étude s’attache aussi à comprendre certaines subtilités : la sensation ressentie en arrivant dans un espace, le sentiment de tension ou de détente dans le corps et les signes imperceptibles indiquant si l’on peut rester ou non. Pour les personnes noires, ces moments sont rarement neutres. Ils sont influencés par la considération témoignée, par les personnes reconnues et par le sentiment d’être bienvenu·e ou simplement toléré·e. 

Lorsque les lieux publics sont conçus pour tenir compte des personnes qui les fréquentent, ils deviennent alors des espaces de reconnaissance et de connexion offrant un sentiment d’appartenance. Selon les personnes interrogées dans l’enquête, des gestes simples peuvent avoir un impact significatif : des actes démontrant une ouverture et un effort pour que les gens se sentent en sécurité, bienvenus et à leur place. Ces moments montrent comment conception et culture peuvent contribuer à transformer les espaces en plein air en lieux où la présence est reconnue, le bien-être palpable et la joie possible. 

Les terrains de sport, les sentiers pédestres, les places publiques et les parcs peuvent donc constituer plus que de simples lieux de passage. Lorsqu’ils sont conçus avec soin et intention, ils peuvent devenir des espaces où l’on a envie de s’attarder, de se divertir, de se rassembler et de tisser des liens. Le rapport souligne des exemples où la conception de sentiers pédestres, d’aires de loisirs et de places publiques a été pensée avec la participation des communautés noires. Ceci illustre que même des investissements modestes en matière de conception, de programmes ou de signalisation peuvent faire une grande différence. 

Des programmes communautaires qui favorisent la participation, des espaces qui célèbrent la diversité des cultures présentes dans un lieu, ainsi qu’une conception et des pratiques attentives aux différentes façons dont les personnes utilisent l’espace contribuent à permettre aux personnes noires d’occuper l’espace public pleinement et de manière authentique.

Au-delà de la conception et des programmes, l’étude souligne l’importance des politiques, de la gouvernance et de la représentation au sein du personnel de direction. Des politiques inclusives qui accordent la priorité à la sécurité, à l’accessibilité et à la reconnaissance des histoires et des contributions des personnes noires garantissent que les espaces en plein air ne reposent pas seulement sur de bonnes intentions, mais bénéficient aussi d’un soutien structurel. 

Des investissements équitables dans les lieux publics, en particulier dans les quartiers qui ont historiquement reçu moins de financement, sont essentiels pour traduire ces avantages dans les faits. Une gouvernance qui implique les membres du public – notamment les personnes noires – dans la prise de décision indique que les lieux publics sont conçus en tenant compte de celles et ceux qui les utilisent. La représentation au sein du personnel de direction est tout aussi importante : lorsque l’opinion des personnes noires est prise en compte dans l’élaboration des politiques, des programmes et des décisions concernant les lieux publics, ces endroits peuvent ainsi mieux refléter les expériences vécues et répondre aux besoins réels du public. Les habitantes et habitants peuvent également se reconnaître dans les décisions qui façonnent leurs lieux publics. Ceci renforce la confiance et le sentiment que leur présence, leur sécurité et leurs opinions comptent.

Jay Pitter souligne qu’un espace public n’est jamais neutre. Une conception réfléchie et la cocréation avec les membres du public, associées à des politiques de soutien, à une gouvernance inclusive et à une représentation au sein du personnel de direction peuvent transformer des parcs, places ou rues ordinaires. Même des lieux fréquentés avec prudence peuvent devenir des lieux d’appartenance. La sensibilité relationnelle et culturelle joue un rôle déterminant dans cette transformation.

A young black girl with a t-short "stolen from Africa"
Image fournie avec l’aimable autorisation de Neil « Logik » Donaldson. Crédit : Rapport d’enquête BEING BLACK IN PUBLIC.

Repenser l’espace public

L’espace public est – ou devrait être – le reflet de la manière dont les membres du public se valorisent mutuellement. Le contraire se vérifie aussi dans la vie de tous les jours. Les sentiments de joie, de sérénité et d’appartenance dans les lieux publics ne sont pas le fruit du hasard : ils trouvent leur origine dans des lieux basés sur la considération, la reconnaissance et la responsabilité. 

Créer des lieux publics où chaque personne peut se reposer, s’exprimer et se déplacer sans crainte ne peut se résumer à l’élaboration de politiques ou à leur conception. Cela nécessite attention, empathie et volonté de comprendre des expériences différentes de la sienne. Lorsque les résidentes et résidents s’ouvrent à l’écoute, au dialogue et à une responsabilité partagée, l’espace public commence à refléter les personnes qui les utilisent – non seulement dans sa forme, mais aussi dans la manière dont il est vécu et ressenti.

Cette réflexion invite également à repenser notre processus de conception : à quoi ressemblerait la création de lieux publics centrés sur l’expérience vécue, sur la sensibilité culturelle ainsi que sur la considération et les connaissances du public? Comment cette approche pourrait-elle favoriser un sentiment d’appartenance, de considération et de responsabilité partagée chez les personnes qui utilisent et font vivre ces endroits? 

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Jay Pitter vient de publier son dernier livre, Black Public Joy. S’appuyant sur l’étude BEING BLACK IN PUBLIC, ce livre invite chaque personne à s’engager à cultiver la joie publique, tout en revendiquant la sienne. 

Pour en savoir plus sur ces thèmes :