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Aperçu

Le rôle de la philanthropie dans les parcs

Ami·es des parcs

21 juin, 2021
National - Canada

Jardin patrimonial Quinterra à Calgary. Crédit : Parks Foundation Calgary

Rapport 2021 sur les parcs urbains du Canada

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Troisème Rapport annuel mettant en lumière les tendances, enjeux et pratiques qui façonnent les parcs urbains du Canada.

Pour plus d’informations, contactez :
jsammy@parkpeople.ca

Comment les municipalités canadiennes peuvent-elles miser sur le soutien philanthropique pour leurs parcs et résoudre certaines des difficultés qui y sont liées?

Cette étude de cas fait partie du Rapport 2021 sur les parcs urbains du Canada, mettant en lumière des projets, des personnes et des politiques inspirant·es à travers le Canada, qui offrent des solutions concrètes aux défis les plus urgents auxquels font face les parcs urbains.

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Au Canada, les activités philanthropiques ont souvent privilégié les institutions publiques, comme les universités, les hôpitaux et les arts, mais moins les parcs. Toutefois, ces dernières années au Canada, des philanthropes ont fait don de nouveaux espaces publics de grande envergure. Avec l’appréciation croissante pour les parcs pendant la pandémie, ceux-ci pourraient bénéficier d’un intérêt accru de la part des philanthropes, ce qui présente à la fois des défis et des possibilités.

Pour Sheila Taylor, directrice générale de Parks Foundation Calgary, une organisation indépendante qui soutient principalement des projets citoyens dans les parcs, les activités philanthropiques en faveur des parcs sont liées à l’esprit d’entreprise de la Ville. 

Les citoyennes et citoyens se sont toujours investis afin de créer la ville qu’ils désirent », dit-elle. « Ils sont profondément attachés à leurs parcs et lieux publics, comme nous le constatons de plus en plus depuis le début de la pandémie. Et quand les gens sont attachés à quelque chose, ils souhaitent y contribuer, que ce soit en donnant de leur temps, de leurs talents ou par une contribution financière. »

Selon Doug Bennet, du service des Parcs, forêts et loisirs de la Ville de Toronto, ce sont ces liens profonds qui expliquent également pourquoi les gens font des dons en faveur des parcs. « La philanthropie leur permet de faire un don pour soutenir des causes qui leur sont chères », dit-il. « Ils aiment leurs parcs et beaucoup ont envie de donner en retour. »

Les fonds publics, première source de financement

La philanthropie en faveur des parcs n’en est encore qu’à ses débuts au Canada. Bien que certaines initiatives aient bénéficié de dons importants, comme les 25 millions de dollars versés au projet Meadoway de Toronto, la majorité des fonds sont octroyés à des projets plus petits, comme des terrains de jeux et des programmes publics. Ces dons importants peuvent provenir de particuliers, de fondations, d’entreprises et de collectes de fonds locales. 

Selon Doug Bennet, qui a vu l’intérêt philanthropique pour les parcs croître au cours de ses huit années d’expérience avec la Ville, si les dons en faveur des parcs peuvent avoir une incidence réelle, il est important de garder à l’esprit l’échelle de ces investissements par rapport au budget global des parcs urbains financé par les pouvoirs publics. 

« Ces sommes ne sont pas insignifiantes, mais elles ne sont pas énormes non plus », dit-il. Dans le Rapport sur les parcs urbains du Canada de 2020, la Ville de Toronto a notamment indiqué qu’elle avait reçu 8 millions de dollars venant de sources privées pour un budget d’investissement de plus de 100 millions de dollars, ce qui montre la prédominance du financement public.

Même pour les projets de parcs bénéficiant du soutien des philanthropes, les fonds privés couvrent rarement la totalité des dépenses. 
À Calgary, le programme Leverage Partners de la Ville fournit un financement de contrepartie pour les projets de parcs recevant l’appui des philanthropes et des citoyens, et a débloqué un budget de 8 millions de dollars pour la période de 2019-2022. La Ville de Thunder Bay a lancé un programme similaire* et offre aux citoyens de couvrir la moitié des coûts des projets de plus de 100 000 $. Quant à Ottawa, la municipalité répartit son programme de partage des coûts entre des projets d’investissement à petite échelle et à grande échelle.

Jardin patrimonial Quinterra à Calgary. Crédit : Parks Foundation Calgary

Tirer les leçons de l’expérience américaine 

Bien que le Canada soit loin d’avoir atteint le niveau des États-Unis en matière de philanthropie pour ses parcs, nous pouvons néanmoins tirer des leçons de leur expérience. La réduction drastique des budgets alloués aux services des parcs aux États-Unis a coïncidé avec une explosion des parcs financés et exploités par le secteur privé. 

Bien que les budgets des parcs au Canada soient serrés, ils n’ont cependant pas subi les mêmes coupes budgétaires drastiques auxquelles ont été soumises de nombreuses villes aux États-Unis. En effet, celles-ci ont dû transférer une partie des responsabilités du secteur public en matière d’entretien et de financement des parcs municipaux au secteur privé. 

Cette évolution s’est traduite par des dons absolument vertigineux, comme un don de 100 millions de dollars* pour Central Park à New York et un autre de 465 millions de dollars* pour la création et l’exploitation du parc Gathering Place à Tulsa. 

Ces dons de plus en plus importants suscitent aussi des inquiétudes. Les opposants affirment que ces dons substantiels* interfèrent avec la planification des parcs pour se conformer à la vision des bailleurs de fonds, se substituent aux investissements du secteur public et entraînent un surfinancement des parcs phares dans des quartiers aisés, majoritairement blancs, au détriment des quartiers racialisés à faibles revenus. 

Face au problème, de nouvelles initiatives philanthropiques, axées sur l’équité, l’investissement dans les quartiers défavorisés et le renforcement des capacités locales, ont vu le jour aux États-Unis. 

C’est le cas, par exemple, de Reimagining the Civic Commons*. Centrée sur l’équité, cette initiative philanthropique a été lancée dans 10 villes américaines et finance des lieux publics pour soutenir le développement économique, la durabilité et les liens sociaux de manière équitable. De nombreuses ressources* sur les méthodes de mobilisation, la conception et l’évaluation des retombées ont été publiées dans le cadre de ce projet. 
L’exemple de la High Line de New York est tout aussi intéressant. Suite à des critiques selon lesquelles ce parc linéaire, financé par des fonds privés, était principalement destiné aux visiteurs blancs* et était responsable de l’embourgeoisement du quartier, l’organisation à but non lucratif à l’origine du parc a lancé le réseau High Line Network. Cette nouvelle organisation, dont les parcs Bentway et Meadoway au Canada reçoivent le soutien philanthropique, publie des ressources* pour aider d’autres parcs à se servir d’un modèle de développement plus inclusif et équitable.

Harmoniser les objectifs et garantir le droit de regard du public

Les activités philanthropiques doivent répondre aux besoins de la population et s’abstenir de proposer un plan tout fait qui ne laisserait que peu de place au public pour s’exprimer sur le produit fini. Pour ce faire, les Villes doivent adopter un processus transparent et équitable lors de l’évaluation des projets. Même si, pour certains bailleurs de fonds, ce processus peut s’avérer frustrant à cause de la lenteur des approbations, il est toutefois essentiel pour garantir le droit de regard du public. 

Selon Nico Bernard, responsable du développement des investissements des parcs à Calgary, la Ville s’est largement attachée à définir sa collaboration avec Parks Foundation Calgary, notamment concernant les attentes au niveau des projets. 

Pour ses projets, la municipalité a recours au processus de gestion « Stage-gate »* qui repose sur plusieurs évaluations. Ceci permet de garantir que les projets s’inscrivent dans la vision stratégique de la municipalité et répondent aux besoins réels des usagères et usagers. Entre la proposition et la phase de construction, les projets sont soumis à plusieurs évaluations. « Il faut être rigoureux pour veiller à ce que les projets soient vérifiés de près », explique Nico Bernard.

La vérification requiert notamment de « réfléchir à l’usage futur de l’espace et pas seulement lors de sa construction initiale », explique Sheila Taylor. Dès le départ, et avant de conclure toute entente de collecte de fonds, il faut déterminer qui sera responsable de l’entretien de ce lieu à long terme. 

La Fondation a également aidé la Ville à concrétiser des projets de parcs prioritaires, comme la Rotary-Mattamy Greenway*, qui vient d’être terminée. Avec un budget de 50 millions de dollars financé par des fonds privés et publics, cette voie verte de 138 km relie 55 quartiers de la ville et s’inscrit dans la vision stratégique de la Ville.

À Toronto, Doug Bennet explique que tout don supérieur à 50 000 dollars doit être soumis au vote du conseil municipal et nécessite donc un certain devoir de diligence. « L’objectif est de veiller à ce que les projets proposés coïncident avec les intérêts de la Ville », dit-il. 

Et d’ajouter que la Ville dirige les dons des entreprises vers ses zones d’amélioration des quartiers, soumises à divers critères en matière d’équité, et vers d’autres zones qui ne font peut-être pas l’objet du même intérêt philanthropique que d’autres quartiers.

S’attaquer aux inégalités dans la philanthropie canadienne

Toute opportunité philanthropique en faveur des parcs doit être examinée en tenant compte de la question de l’équité. À cet égard, des études récentes sur les dons réalisés au Canada ont révélé des contrastes saisissants. 

Publié en 2020, le rapport intitulé Unfunded: Black Communities Overlooked by Canadian Philanthropy* a compilé les données financières venant de fondations canadiennes afin d’étudier celles qui recevaient des financements. Bien que le rapport ne porte pas uniquement sur les investissements effectués dans les parcs, ses conclusions montrent que les organisations dirigées par des personnes Noires sont systématiquement oubliées des activités philanthropiques au Canada, un phénomène qui devrait faire réfléchir le secteur des parcs également. Sur 100 $ versés par les principales fondations canadiennes, 0,03 $ ont été octroyés à des organisations dirigées par des personnes Noires, tandis que 0,07 $ ont été versés par des fondations citoyennes. 

Selon Rudayna Buhabeshi, spécialiste des politiques et des programmes avec près de cinq ans d’expérience dans le secteur caritatif au Canada, la question de l’équité raciale doit figurer dans l’évaluation du financement des parcs, surtout lorsque l’on connaît les vertus bénéfiques des espaces verts de qualité pour la santé mentale et physique.

Selon Rudayna Buhabeshi, même s’il est important d’examiner les groupes et quartiers qui ont reçu des fonds dans le passé, les organisations doivent aussi réfléchir, dès la phase de conception de leurs programmes, à ce qu’elles peuvent faire pour s’adresser aux groupes dirigés par des personnes Noires et Autochtones, si ce n’est pas le cas. 

Par exemple, si un bailleur de fonds souhaite toucher une population particulière, il doit alors mettre en évidence cet engagement dans la subvention elle-même, ajoute-t-elle. Si dans le passé, les citoyennes et citoyens ne voient pas de gens qui leur ressemblent bénéficier d’un soutien, alors « il leur est difficile de savoir qu’il s’agit d’une priorité pour l’organisation. »

Il est également essentiel de revoir la manière dont les subventions sont examinées, un sujet que Rudayna Buhabeshi a abordé dans un article paru en 2021 dans The Philanthropist* à propos du racisme anti-Noirs dans ce secteur au Canada. 

En outre, elle souligne qu’une attention particulière doit être accordée à l’évaluation basée sur les « capacités » des organisations bénéficiaires. En effet, les groupes ayant moins d’expérience ont tendance à être laissés de côté, et les financements à être toujours octroyés aux mêmes groupes. Plutôt que de pénaliser les groupes ayant moins d’expérience dans la rédaction de demandes de subvention, les bailleurs de fonds devraient y voir la possibilité d’aider ces groupes à se développer, explique Rudayna Buhabeshi. 

Ce sujet a été repris par Lena Phillips, une urbaniste et consultante spécialisée dans les questions d’oppression, dans un article de 2020* sur la manière de rendre les lieux publics plus sûrs. Elle y explique notamment comment les modèles de financement actuels privilégient certains groupes, entravent la possibilité de certains groupes d’y avoir accès en exigeant qu’ils aient le statut d’organisme de bienfaisance ou soient constitués en société.

Depuis, certaines agences d’octroi de subventions ont pris des mesures pour lever ces obstacles. La Toronto Foundation* et la Vancouver Foundation* proposent des subventions ciblant spécifiquement les organisations dirigées par des personnes Noires et Autochtones. Elles leur offrent des consultations téléphoniques et tentent de réduire les obstacles liés à l’exigence d’avoir le statut d’organisme de bienfaisance.
Bien qu’il s’agisse d’une subvention publique, l’Initiative canadienne pour des collectivités en santé, lancée par le Gouvernement fédéral en 2021 et mise en œuvre par Fondations communautaires du Canada, offrait aux candidats un guide sur l’équité*. Conçu par Jay Pitter, une Canadienne spécialiste de l’aménagement des lieux de convivialité [« placemaking » en anglais], ce guide servira aux organismes, aux municipalités et aux fondations pour la conception de leurs programmes.

Construction de l’aire de jeux du parc Heron. Crédit : Ville de Toronto

Pas qu’une question d’argent

Bien qu’il soit surtout question d’argent lorsque l’on parle des activités de philanthropie en faveur des parcs, un autre aspect essentiel qui, selon certains experts, serait encore plus important que l’aspect financier, est le renforcement des capacités et l’établissement d’une bonne gestion au niveau local. 

Selon Erika Nikolai, directrice générale des Amis des parcs, ce qui fait toute la différence, c’est le temps et l’énergie que consacrent les citoyens pour l’organisation de programmes publics. Ces activités à petite échelle contribuent à renforcer la cohésion sociale, mais aussi la capacité de ces groupes à organiser des activités de plus grande envergure et à plaider en faveur du changement.

D’après elle, la pandémie a mis en évidence l’importance des programmes publics qui permettent aux résidentes et résidents de rester en contact et en santé. Plutôt que d’octroyer la majorité des dons philanthropiques aux projets d’investissement, selon elle, il pourrait être utile de soutenir ce genre d’activités qui requièrent aussi moins d’argent.

Les projets philanthropiques peuvent également contribuer à créer des liens. Si tous les projets de parcs financés par les municipalités s’appuient sur des consultations publiques, la participation directe des citoyens, notamment dans la collecte de fonds, la conception du projet, ou les deux, pourrait avoir un effet direct sur ces consultations. 

Pour Sheila Taylor, la philanthropie requiert de forger des alliances en faveur des parcs, de même qu’un sentiment de responsabilité partagée et un but commun. « Pour moi, la philanthropie ce n’est pas seulement donner de l’argent, c’est aussi partager son temps et ses talents pour soutenir une cause », dit-elle.

À cet égard, la Fondation s’attache à outiller les citoyens plutôt que de prendre en charge elle-même les projets. Par exemple, elle subventionne les études de conception et aide les organisations à gérer les aspects financiers de leur projet. 

« Le jardin musical que nous avons créé l’an dernier a suscité une immense mobilisation de la part des résidentes et résidents de Calgary, et beaucoup ont fait des dons », explique Sheila Taylor au sujet du parc Quinterra Legacy Garden* construit à la mémoire de cinq jeunes assassinés en 2014. « Le parc musical a bénéficié du soutien de plusieurs centaines de donateurs, et cette expérience a été véritablement transformatrice. » 

À Toronto, Doug Bennet cite la construction d’aires de jeux  financées par des philanthropes. Selon lui, faire participer les résidents à la construction d’aires de jeux est un moyen de créer un dialogue. « En établissant des partenariats, il est possible de créer un climat de confiance, ce qui est primordial pour le gouvernement. »

Par ailleurs, les municipalités peuvent exploiter le potentiel lié aux activités de gestion et à l’établissement d’un dialogue en lançant des initiatives de budgétisation participative. Ce processus financé par des fonds publics permet aux citoyennes et citoyens de proposer des projets et de voter pour qu’ils soient financés dans leur quartier. 
Des Villes canadiennes comme Kitchener, Montréal, Longueuil et Toronto ont testé ce processus à différents degrés. À cet égard, Montréal a approuvé un budget de 10 millions de dollars pour des projets favorisant la résilience sociale et écologique. Dans ces villes, les taux de participation étaient plus élevés* que les consultations traditionnelles sur les parcs. Toutefois, ce processus a aussi soulevé certaines inquiétudes quant à la possibilité de créer une atmosphère compétitive*, d’où l’importance d’un processus décisionnel équitable et transparent, que les financements soient privés ou publics.

Parc Flyover à Calgary. Crédit : Ximena Gonzalez

Repousser les limites de la créativité

Enfin, les lieux publics peuvent aussi profiter des idées innovantes et de l’esprit créatif que portent les projets philanthropiques et citoyens. Contrairement au service des parcs d’une Ville, les résidentes et résidents voient parfois des liens entre les différents types de lieux publics qu’ils fréquentent au quotidien, comme les parcs, les corridors hydroélectriques et les rues. 

Selon Marisol Narvaez, responsable des partenariats à la Ville de Calgary, la philanthropie « nous amène à repenser notre approche vis-à-vis des lieux publics ». 

Il suffit de regarder le Flyover Park* construit récemment à Calgary. Ce parc unique est né de l’idée de résidentes et résidents qui souhaitaient réimaginer ce lieu public situé sous un pont à étagement. 

Avec les élèves d’une école secondaire, ils ont imaginé ce qu’ils pourraient en faire, puis ont fait appel à des étudiants en architecture paysagère de l’Université de Calgary pour les aider à concrétiser leurs idées. Par la suite, le projet a bénéficié à la fois de financements privés et de fonds publics du gouvernement provincial et de la Ville.

Aujourd’hui, ce parc est devenu un endroit très apprécié de la population. Cependant, comme le dit Sheila Taylor, « tout a commencé quand des enfants ont eu l’idée de créer un parc à cet endroit ».

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