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Aperçu

Aborder la question de l’itinérance avec humanité 

Ami·es des parcs

27 juin, 2022
National - Canada

Exposition photographique Portraits pour le droit au logement à Côte-des-Neiges, parc Kent, le 29 juin 2021. Crédit : Exeko / Rockxann Riendeau

Rapport 2022 sur les parcs urbains du Canada

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Rapport annuel mettant en lumière les tendances, enjeux et pratiques qui façonnent les parcs urbains du Canada.

Pour plus d’informations, contactez :
jsammy@parkpeople.ca

Une occasion unique pour les services des parcs de jouer un rôle positif dans la question de l’itinérance

Cette étude de cas fait partie du Rapport 2022 sur les parcs urbains du Canada, mettant en lumière des projets, des personnes et des politiques inspirant·es à travers le Canada, qui offrent des solutions concrètes aux défis les plus urgents auxquels font face les parcs urbains.

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  • Alors que les spécialistes appellent les Villes à tenir compte des camps de sans-abris dans leur planification, leurs services des parcs continuent de rencontrer des difficultés pour gérer la question de l’itinérance qu’ils citent comme l’un de leurs principaux défis. Cependant, 62 % des personnes que nous avons interrogées ayant remarqué un ou plusieurs campements dans leur parc ont déclaré que cela n’avait aucunement nui à leur fréquentation des parcs.
  • Face à la situation, certaines Villes ont décidé d’établir un contact avec les personnes vivant dans des campements afin de privilégier la collaboration avec les personnes sans logement et les activistes.
  • Les parcs peuvent constituer des lieux propices à la conscientisation du public, en s’appuyant notamment sur des programmes citoyens et municipaux qui permettent de sensibiliser la population au problème de l’itinérance et de combattre la stigmatisation.

Alors que les camps de fortune se multiplient dans tout le pays, les services des parcs sont confrontés à un défi inédit : tandis que les parcs sont devenus des endroits illustrant très clairement la crise du logement, la capacité d’identifier des solutions de relogement permanentes se trouve en dehors de leur champ de compétence.

Cependant, en tant qu’organisateurs, intendants des terres et fournisseurs d’aménagements publics, les services des parcs peuvent tirer parti de leurs forces pour jouer un rôle positif face au problème de l’itinérance : que ce soit en fournissant des services basés sur les droits de la personne ou en approfondissant leur relation avec les personnes vivant dans des camps de fortune.

L’urgence de tenir compte des campements dans la planification municipale

« Depuis le début de la pandémie, on assiste à une prolifération et à un élargissement des campements », explique Alexandra Flynn, professeure à l’Université de Colombie-Britannique, qui a étudié les mesures prises par les Villes face aux campements pendant la pandémie. « Ceci a mis davantage de pression sur les Villes canadiennes qui ont dû gérer ces campements ». 

Dans notre sondage mené auprès des municipalités, 90 % d’entre elles ont déclaré que la question de l’itinérance dans les parcs représentait un défi, qui n’est d’ailleurs pas près de se résoudre.

Les spécialistes, y compris le personnel de première ligne, les personnes qui ont été en situation d’itinérance et les professionnels de la santé publique, alertent tous sur l’urgence de tenir compte de cette réalité dans la planification municipale.

« J’espère que ce problème va prendre fin, mais dans un avenir proche, j’anticipe que les gens doivent encore dormir dans les parcs. C’est triste, mais c’est une réalité à laquelle nous devons faire face », déclare Matthew Huxley, un militant qui a connu l’itinérance.

Diana Chan McNally, du Toronto Drop-In Network, ajoute : « En dépit des bonnes intentions, les gens ont toujours la conviction qu’il faut déplacer les personnes sans logement des parcs. Nous devons abandonner cette idée une bonne fois pour toutes. Parce que dans les faits… les gens n’ont absolument nul autre endroit où aller. » 

Les spécialistes de la santé publique partagent aussi cette idée. Ils appellent les Villes à tenir compte des camps de sans-abris dans leur planification afin d’améliorer la résilience des systèmes de parcs et de se préparer aux projections prévoyant une augmentation des personnes sans logement* en raison des changements climatiques*, ainsi qu’une hausse de la fréquentation des espaces verts* pendant les vagues de chaleur. 

Comme nous l’avons écrit dans le Rapport sur les parcs urbains du Canada de 2020, les approches encourageant le déplacement des personnes sans logement – que ce soit la conception défensive des parcs ou l’évacuation des campements – engendrent de nombreux préjudices. Chasser des parcs les personnes sans logement peut les obliger à se réfugier dans des endroits plus isolés où elles seront davantage exposées aux dangers. Ceci peut aussi compliquer la tâche du personnel de terrain pour maintenir un lien avec celles et ceux qu’il tente d’aider. 

De plus, tandis que les Peuples Autochtones sont touchés de manière disproportionnée par la précarité du logement – et représentent entre 28 et 34 % des personnes sans abri* alors qu’ils ne constituent qu’un peu plus de 4 % de la population canadienne –, déplacer les personnes des parcs continue d’illustrer des pratiques coloniales basées sur la violence* et la spoliation des terres, minant tout effort de réconciliation.

Malgré le sentiment répandu selon lequel les campements empêchent les autres de profiter des parcs, notre sondage mené auprès de plus de 3 000 personnes vivant dans des villes du Canada suggère que la plupart ne sont pas de cet avis.

62 % des personnes interrogées ayant remarqué des campements dans leur parc ont déclaré que cela n’avait aucunement nui à leur fréquentation des parcs – preuve que les personnes qui se rendent dans les parcs sont ouvertes à l’idée de partager cet espace avec les personnes sans logement.

People’s Park, Halifax — installation artistique communautaire après l’éviction d’un campement

Passer d’une approche opérationnelle à une approche relationnelle

Les services des parcs abordent généralement les camps des sans-abris d’un point de vue opérationnel, en se préoccupant surtout de l’entretien des parcs. Bien que ce travail soit important, il est insuffisant pour répondre aux besoins complexes des personnes qui ont trouvé refuge dans les parcs.

Pour répondre à la situation, la Ville de Vancouver a créé un nouveau poste au sein de sa Commission des parcs* afin d’assurer la direction des relations urbaines. Ce poste, le premier du genre au Canada, se concentrera sur l’établissement de relations avec les personnes vivant dans les campements et les partenaires sociaux. 

D’après Donnie Rosa, responsable de la direction générale de la Commission des parcs, ce nouveau poste transmet un message clair : « cet aspect s’inscrit dans le domaine d’activité des professionnels des parcs de la Ville ». La mise en place d’une équipe spécialisée et dotée de l’expertise adéquate allégera la charge qui pèse sur les effectifs responsables de l’exploitation des parcs, qui doivent souvent répondre aux problèmes de l’itinérance.

S’appuyer sur des principes directeurs

Ce nouveau poste a été créé après le lancement d’un processus* par la Commission des parcs en partenariat avec la Ville de Vancouver et BC Housing afin de déplacer les personnes vivant dans un grand campement au parc Strathcona vers des hébergements intérieurs au printemps 2021. Toutefois, les nouveaux camps qui ont vu le jour depuis lors soulignent la nécessité de poursuivre ce travail.

Lors de l’établissement d’un dialogue avec les sans-abris installés au parc Strathcona, la Commission des parcs s’est appuyée sur quatre principes directeurs : la réduction des risques, une intervention tenant compte des traumatismes, la réconciliation et la collaboration. Dans les faits, le processus s’est basé sur le soutien du personnel des services sociaux plutôt que celui de la police, sur la participation des effectifs de la Commission des parcs à une cérémonie du feu dirigée par des Aînés Autochtones avant d’entrer dans le camp des sans-abris, et sur la nécessité de veiller au langage utilisé, notamment en respectant les biens personnels des gens dans le parc plutôt qu’en les considérant comme des déchets.

Donnie Rosa reconnaît que se conformer à ces principes n’était pas chose facile au vu des systèmes coloniaux existants. Certains jours, les rencontres avec les personnes vivant dans les campements pouvaient durer plusieurs heures, car celles-ci avaient des choses importantes à communiquer au personnel des parcs.

« Ce n’est pas comme ça que nous travaillons. Nous enchaînons généralement les réunions », explique-t-elle, mais ces moments ont été d’une importance capitale pour toute l’équipe. « En tant que colons, mais aussi représentants des institutions pour lesquelles nous travaillons, nous devions entendre tout cela et y consacrer le temps nécessaire. »

Donnie Rosa souligne que, pour mener ce travail consciencieusement, il faut faire preuve de souplesse vis-à-vis des structures et des délais en place. « Nous devons nous soutenir mutuellement en nous disant que nous adoptons la bonne approche, celle de faire passer le bien-être d’une personne avant une échéance. »

Opter pour une approche basée sur les droits de la personne

De nombreuses Villes commencent à adopter une approche fondée sur les droits de la personne pour aborder la question de l’itinérance*, dont l’objectif est de veiller à ce que les personnes sans logement aient accès à des aménagements et des services essentiels dans les parcs. Par exemple :

  • La Ville de Winnipeg a mis en place des barils pour contenir les feux de camp dans les parcs et permettre aux personnes vivant dans les campements de se réchauffer en toute sécurité pendant l’hiver.
  • La Ville de Montréal a installé au square Cabot une tente de distribution alimentaire, gérée par le centre de jour Résilience Montréal. De plus, l’arrondissement du Plateau-Mont Royal a fait installer des brumisateurs dans les parcs afin de se rafraîchir pendant l’été.
  • La Ville de Kelowna a mis à disposition des conteneurs pour objets tranchants et des poubelles participatives avec anneaux de récupération dans tous ses parcs.
  • Les Villes de Mississauga et de Vancouver ont installé des douches dans les parcs. À Thunder Bay, la municipalité a augmenté la fréquence de nettoyage des toilettes. Quant à Toronto, elle dispose d’un groupe de travail dédié aux installations sanitaires qui se réunit deux fois par semaine pour discuter de l’accès aux toilettes portatives et permanentes, des bornes pour se laver les mains, des douches et du ramassage des déchets solides.

Adopter une mentalité d’apprentissage continu


Une murale sur l’avenue Ossington à Toronto. Crédit : Kelsey Carriere

Souvent formé dans des domaines tels que les loisirs, la gestion des ressources naturelles ou l’architecture paysagère plutôt que dans les sciences sociales ou le développement communautaire, le personnel des parcs, peut se sentir mal équipé pour répondre au problème des personnes sans logement, explique Donnie Rosa.

En effet, dans le cadre de notre sondage réalisé auprès de 30 municipalités, 56 % ont identifié comme obstacle le manque de connaissances ou de formation de leur personnel des parcs sur la question de l’itinérance. Certaines Villes, comme Gatineau et Toronto, ont fait état des initiatives récentes visant à sensibiliser et former leur personnel des parcs sur la question de l’itinérance. 

Cependant, Donnie Rosa encourage les membres du personnel des parcs à reconnaître aussi leurs forces actuelles : « Nous favorisons le développement communautaire et les liens sociaux, et nous devons utiliser cela dans ces situations pour rassembler les gens et leur ménager un espace de parole. »

Le fait d’encourager une culture basée sur l’humilité, le dialogue et l’apprentissage collectif a joué un rôle crucial dans la capacité de la Commission des parcs à respecter ces principes directeurs. « J’ai appris beaucoup plus… au cours de ce processus que je n’aurais jamais pu apprendre en suivant n’importe quel cours ou formation », relate Donnie Rosa. « Et cela, grâce au simple fait de mettre en pratique ces principes et de faire des erreurs… et puis de tenir compte de ces erreurs et de nous demander : comment pouvons-nous faire mieux? »

Donnie Rosa explique que l’une des erreurs commises par la Commission des parcs après le départ des itinérants du camp du parc Strathcona a été que son personnel a évacué les tentes et les articles personnels laissés sur place, pensant que ceux-ci avaient été abandonnés. Avec le recul, Donnie Rosa aurait aimé accorder plus de temps aux sans-abris pour s’assurer que le personnel ne retire que les objets dont ils étaient prêts à se séparer.

Saisir l’opportunité de faire participer les personnes en situation d’itinérance au processus de réhabilitation du parc en utilisant un modèle d’emploi entre pairs est un enseignement que le personnel retiendra pour la prochaine fois. En effet, les personnes déplacées du camp voulaient participer à la remise en état du parc après leur départ, explique Donnie Rosa.

Changer le discours

Un récent rapport de l’Université York* indique que les Villes disposent de deux types de pouvoirs pour aborder la gestion des camps de fortune : un pouvoir juridique formel, via les règlements par exemple, et un pouvoir informel, via des messages qui façonnent l’opinion publique sur ces campements.

Les services des parcs sont bien placés pour tirer parti de ce pouvoir informel afin de changer le discours sur les campements. Et cette démarche a toute son importance étant donné que 70 % des Villes déclarent rencontrer des difficultés dans la gestion des personnes sans logement en raison des plaintes du public. En faisant des parcs des lieux propices à la conscientisation de la population, les Villes peuvent non seulement sensibiliser le public au partage de l’espace et le mettre à l’aise à cet égard, mais aussi contribuer à réduire les plaintes et alléger la charge qui pèse sur les effectifs des parcs.

Dans son plan d’action sur l’itinérance publié récemment, la Ville de Gatineau cite comme orientation stratégique le fait d’« améliorer le vivre-ensemble et faciliter la cohabitation dans l’espace public ». Pour ce faire, le personnel municipal a jusqu’à présent mis en place des « comités de cohabitation » dans les quartiers pour chercher, avec les parties prenantes, comme les organismes de services sociaux, le public et les entreprises, à conscientiser le public sur l’itinérance.

« Ce qu’on fait au comité de cohabitation, c’est de la déstigmatisation », explique Julie Sénéchal, coordonnatrice du développement des communautés à la Ville de Gatineau. Cette orientation a été proposée par des personnes sans logement participant au comité qui ont identifié « la question des préjugés et comment eux le vivent » comme une priorité importante, explique Julie Sénéchal.

Le premier comité a été formé dans le quartier de l’Île de Hull où un espace vert cogéré par la Commission de la capitale nationale, le ministère des Transports du Québec et la Ville de Gatineau sert de camping pour les sans-abris. Située à côté de cet espace vert, une école secondaire faisait partie des principaux partenaires du comité. À cette fin, les élèves ont interrogé leurs camarades pour comprendre leurs questions et leurs préoccupations sur l’itinérance. En se basant sur les commentaires des élèves, le comité de cohabitation élabore actuellement des vidéos d’information pour sensibiliser les gens du quartier afin qu’ils soient plus à l’aise de partager leur espace.

Les programmes mis en place dans l’espace public contribuent également à favoriser l’inclusion. À cet égard, la Ville organise des activités de nettoyage de quartier en partenariat avec des organisations locales et les personnes vivant dans les camps. Elle entend aussi lancer un programme d’agriculture urbaine qui embaucherait comme jardiniers des personnes sans logement en partenariat avec un organisme de services local. 

Ce projet n’en est encore qu’aux premiers stades de sa mise en œuvre, mais Julie Sénéchal indique que la concertation régulière et de qualité des personnes sans logement sera cruciale pour sa réussite. 

« Il faut aller à la rencontre des gens, c’est ma méthode de travail », explique Julie Sénéchal. Elle a bon espoir que ce projet contribuera à établir les bases d’une collaboration plus forte avec les personnes sans logement. Et d’ajouter que le plan d’action « nous permet de mettre en place des outils qui favoriseront une réelle participation et d’inclure les personnes en situation d’itinérance dans les processus de planification ». 

« [Les personnes sans logement] connaissent la ville sous un autre angle que nous », dit-elle. « Il y a du monde qui a des choses à dire et on veut s’assurer de les entendre. »

À Montréal, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal va dans le même sens avec son nouveau Plan de cohabitation sociale et de partage de l’espace public. Le plan comprend une fiche d’information qui décrit la réalité des personnes en situation d’itinérance et encourage la population à établir des relations amicales avec celles-ci dans leur voisinage en leur disant bonjour ou en partageant un café. 

Les programmes citoyens peuvent également contribuer à changer les idées reçues. Dans le parc Martin-Luther-King de Montréal, l’organisme Exeko a organisé une exposition de photos présentant des portraits de sans-abris afin de conscientiser les personnes visitant le parc.

Les programmes menés dans les parcs peuvent être particulièrement utiles pour aborder les questions controversées liées aux camps de fortune. Des initiatives comme l’événement dédié à la réduction de la stigmatisation*, organisé en l’honneur de la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses dans le parc Kaministiquia River Heritage de Thunder Bay, peuvent aider le public à faire preuve de plus de compassion lorsqu’il voit des seringues usagées dans les parcs, par exemple.

Des programmes comme ceux-ci constituent une source d’inspiration pour envisager un avenir dans lequel les parcs, et les services des parcs, sont considérés comme faisant partie de la solution à la question de l’itinérance. Pour Donnie Rosa, le défi à relever est de réfléchir à « comment faire de ce [parc] un lieu agréable et pas seulement un lieu de répit? Comment peut-on faire en sorte que votre séjour, votre visite ou votre vie ici se passe le mieux possible? »gagent à mieux travailler ensemble, les parcs s’en trouvent doublement gagnants.

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