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Nous sommes ravi·es de dévoiler les nouveaux participant·es au programme Champion·nes des parcs urbains de Montréal!

Cette année, le programme prend une nouvelle forme : plutôt que d’activer des parcs existants, les champion·nes réinventent des espaces sous-utilisés — terrains vacants, surfaces asphaltées ou friches — pour les transformer en lieux verdoyants qui favorisent la biodiversité, la résilience climatique et les rencontres et échanges à l’échelle des quartiers.

Découvrez les projets sélectionnés pour le programme 2026.

Claudia Lamothe et Benfares Farouk — Arrondissement Saint-Léonard

En partenariat avec l’Éco-quartier de Saint-Léonard, Claudia et Benfares souhaitent revitaliser un terre-plein situé dans un secteur résidentiel. 

Le site comprend déjà un arbre et une surface semi-gazonnée, mais il est dégradé par l’entreposage de neige en hiver. Les champion·nes souhaitent en faire un petit îlot de biodiversité grâce à de nouvelles plantations, et à en faire un lieu plus visible, invitant et ancré dans le quotidien du voisinage.

Au-delà de l’aménagement, Claudia et Benfares souhaitent ainsi sensibiliser la population à l’importance des pratiques de verdissement. Saint-Léonard est un quartier particulièrement touché par les îlots de chaleur et les risques d’inondation, en raison de la faible présence d’arbres et d’espaces verts. 

Terrain: Terre-plein au coin des rues Gauvreau et Périnault

Louise Chenevert, Maureen Lafrenière et Marie-Claire Mayeres — Arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce

Un regroupement citoyen mené par Louise poursuit le verdissement et l’entretien d’une plate-bande de 50 mètres située entre un trottoir et un stationnement.

Depuis 2022, le site révèle une valeur écologique importante, avec la présence d’asclépiades — essentielles au papillon monarque — ainsi que d’un crapaud qui y a élu domicile. Des plantations ont déjà été réalisées, mais certains aménagements restent fragiles en raison du piétinement et du passage de véhicules. Les championnes souhaitent poursuivre les efforts de verdissement afin de protéger la biodiversité, embellir la zone, contribuer à atténuer les îlots de chaleur. Un enjeu clé consiste à susciter une plus grande mobilisation des communautés avoisinantes. 

Connectée au boisé de la falaise Saint-Jacques, cette zone s’inscrit dans une vision de corridor écologique à plus long terme, favorisant la connectivité est-ouest pour les pollinisateurs ainsi que la connectivité nord-sud avec d’autres espaces verts. 

Terrain: Banquette 2342, en bordure de la rue Saint-Jacques.

Xavier Amodeo et Chantal Smedbol – Arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

Xavier et Chantal ont pour projet de verdir une zone située au coin d’un bâtiment en bordure d’autoroute. Le site, actuellement minéralisé et inutilisé, se trouve au pied d’un immeuble abritant des ateliers d’artistes et d’ébénisterie.

Les champion·nes souhaitent rendre cet espace plus vert, agréable, accueillant et propice aux échanges et aux rencontres, et, potentiellement, intégrer des œuvres réalisées par les artistes. Il constituerait la première étape d’une série de projets de réhabilitation autour de l’autoroute 40.

Terrain : 3333 boulevard Crémazie

« Je pense que la partie que je préfère est le sentier Scarborough Centre Butterfly qui a été créé en premier », déclare Katie Turnbull, à propos du projet pilote qui a lancé la création du parc Meadoway à Toronto.

« Cette partie a été créée en 2013. Il y a des fleurs et des herbes sauvages, des jardins collectifs ainsi que des parterres d’arbustes, et les parties gazonnées sont toutes bien tondues. Pour moi, il s’agit d’un endroit où j’aime me promener avec ma famille et mes amis. Mais j’aime aussi leur faire découvrir les parties qui n’ont pas encore été restaurées et leur montrer la différence entre les pelouses bien tondues et ce que nous pourrions avoir à la place. »

En tant que cheffe de projet principale à l’Office de protection de la nature de la région de Toronto (TRCA)*, Katie Turnbull travaille sur le projet Meadoway* depuis sa création. D’un sentier pour les papillons, elle l’a vu se métamorphoser en un projet visant à transformer le corridor hydroélectrique de la Gatineau de 16 kilomètres en un parc linéaire constitué d’espaces verts et de prairies, ainsi que d’une piste pour la marche et le cyclisme. Ce parc traversera Scarborough, dans la banlieue Est de Toronto, et reliera le centre-ville de Toronto avec le parc urbain national de la Rouge, à l’extrémité Est de la ville.

Les corridors hydroélectriques sont omniprésents dans les villes. Le projet Meadoway permet de repenser leur utilisation en les transformant en lieux de loisirs et de connectivité, en habitats pour la faune et la migration des animaux, et en lieux uniques mêlant paysages dessinés par l’Homme et paysages naturels.

« Il s’agit d’un projet visant à se réapproprier un espace industriel », explique Corey Wells, également chef de projet principal au TRCA. « Nous avons totalement transformé cet endroit que la plupart des gens voyaient comme un lieu peu propice au vélo ou à la détente. » Corey Wells souligne qu’il existe plus de 500 kilomètres de corridors hydroélectriques à Toronto, et le projet de Scarborough peut servir de modèle pour créer de nouveaux parcs et de nouveaux espaces pour la faune.

La géographie

Le parc Meadoway dispose de grands panoramas. Certains points culminants offrent une vue panoramique dégagée du centre-ville, et ce, sur plusieurs kilomètres et sans aucun arbre ni immeuble. Toronto est connue pour ses ravins – véritables crevasses naturelles qui serpentent du point septentrional de la ville jusqu’au lac – qui sillonnent généralement le paysage du nord au sud, sans connexions latérales. À l’image de ces espaces verts, les corridors hydroélectriques traversant Toronto représentent des ravins façonnés par l’Homme, ainsi que des chemins de traverse reliant un système de ravins et à un autre sur les plateaux. Comme le dit Corey Wells : « Il s’agit de l’épine dorsale de Scarborough. »

Le corridor de la Gatineau émerge de la vallée de la rivière Don au niveau de la rue Bermondsey qui sera la « porte d’entrée Ouest » du parc Meadoway et sera raccordé au sentier de l’East Don qui mènera directement au centre-ville de Toronto. À partir de là, le corridor se dirige vers l’Est, reliant sur son chemin vers le parc urbain national de la Rouge sept rivières, 15 parcs, 13 quartiers et une future aire de plus de 200 hectares de prairies cultivées. Bien que le parc Meadoway ne soit pas encore terminé, il est désormais possible d’en parcourir une grande partie à pied ou à vélo afin de découvrir les différentes étapes de ce projet qui s’échelonnera sur sept ans. La piste entraîne les voyageurs sur une série de longues pentes douces qui montent et descendent vers les bassins versants. Une promenade à vélo sur ce sentier qui serpente entre les pylônes hydroélectriques et devant des dizaines de panneaux interdisant le fauchage, et qui abrite ce que Katie Turnbull appelle un « habitat central » devient une véritable expérience de contemplation. Néanmoins, le projet Meadoway ne se contente pas de laisser pousser l’herbe.

D’une pelouse à une prairie

Avant la création du Meadoway, le corridor de la Gatineau était généralement tondu six fois par an.

« Ce que nous devons faire est un travail assez en profondeur , nous voyons ce projet comme un processus sur trois à cinq ans. La première année, nous avons recours à des pratiques agricoles et utilisons effectivement des machines agricoles pour retirer le gazon. »

Katie Turnbull

Après avoir retiré le gazon existant grâce au fauchage ou au labourage du sol, on plante des semences d’avoine. Le but est de faire émerger les autres graines qui se trouvent dans le sol afin qu’elles puissent pousser à la place du gazon. L’avoine permet aussi aux espèces envahissantes, telles que le dompte-venin de Russie et le chardon des champs, de pousser, tout en limitant leur croissance et en facilitant leur élimination. Ces herbes seront alors fauchées, et on répétera ce processus quatre fois durant l’été jusqu’à ce que toutes les plantes envahissantes non désirées soient supprimées.

À l’automne, on sèmera des graines afin de déclencher le processus de stratification naturelle. Ceci consiste à exposer les graines à un temps froid et humide, pendant lequel le gel et le dégel feront sortir les graines de leur dormance en fissurant leur enveloppe pour leur permettre d’absorber l’humidité.

Ce processus permet aux graines de germer au printemps. « Nous utilisons divers mélanges de graines adaptés à l’humidité des sols et à l’endroit où nous les semons sur les 16 kilomètres de sentier », explique Katie Turnbull.

« Toutes les semences utilisées proviennent de pépinières locales qui nous fournissent des espèces indigènes originaires du sud de l’Ontario. Nous essayons de choisir des semences qui permettent d’augmenter la diversité des espèces végétales, améliorent la santé de l’écosystème, offrent diverses périodes de floraison du printemps à l’automne, constituent des plantes hôtes pour les pollinisateurs et les oiseaux, possèdent de longues racines pour permettre de stabiliser les sols, sont résistantes à la sécheresse et fournissent des sources de nourriture aux oiseaux en hiver. »

Des dizaines d’espèces différentes sont plantées, en fonction de l’habitat en question : prairie à papillons, prairie humide, herbes sèches, talus de hautes terres, etc. Les semences les plus utilisées sont : le barbon de Gérard, l’aster de Nouvelle-Angleterre, la monarde fistuleuse, l’œnothère, le panic érigé, la rudbeckie, le silphe perfolié, la verveine hastée, l’asclépiade commune, et bien d’autres encore.

Le TRCA passe alors à la phase de gestion adaptative et de suivi. Il surveille l’apparition d’autres espèces envahissantes, contrôle l’évolution de la prairie et effectue des semis intercalaires si nécessaire. En parallèle, la Ville de Toronto tond une zone gazonnée de 3,25 mètres le long du sentier, ainsi qu’une bande tampon de 5 mètres le long des maisons qui donnent sur le parc Meadoway. Un entretien permanent est nécessaire, car, comme l’explique Katie Turnbull, toutes les prairies ont tendance à se transformer en friche arbustive, puis en forêt.

Remise à l’état sauvage – un nouvel habitat avec de nombreux avantages

« Ce que me disent souvent les résidents lorsque je parle avec eux sur le sentier, c’est qu’ils peuvent entendre les pollinisateurs », confie Katie Turnbull. « Un grand nombre d’entre eux avaient rarement vu ce genre d’insectes ou entendu le chant des oiseaux auparavant, et tout d’un coup, ils les entendent grâce au nouvel habitat créé par cette prairie. »

C’est ce que Katie Turnbull appelle « l’optimisation des services écologiques » qui apparaît lorsque l’on accroît la biodiversité et la résilience des écosystèmes dans le corridor électrique. Grâce aux plantes de prairie plus hautes, les oiseaux, les papillons ainsi que les autres pollinisateurs y trouvent désormais refuge. Pour les espèces passant l’hiver sur place, la prairie peut les aider à traverser la saison froide. Et pour les oiseaux et papillons migrateurs, elle constitue pour eux une zone d’alimentation et de repos sur leur passage. Quant aux chevreuils et autres animaux sauvages de grande taille, ils peuvent désormais se déplacer entre les différents ravins.

Et la couverture végétale plus importante permet aussi de filtrer l’air et donc d’atténuer la pollution. Grâce au développement du système racinaire des plantes indigènes, dont certains font plus de deux mètres de long, la terre peut également retenir davantage d’eau en ralentissant le ruissellement de l’eau et donc le risque d’inondation. La diminution de la tonte entraîne aussi une réduction des coûts d’entretien et des émissions polluantes. De plus, l’augmentation du nombre de prairies pourrait également avoir un effet rafraîchissant.

« Nous cherchons actuellement à déterminer la différence de température que génèrent une pelouse et une prairie, respectivement », explique Katie Turnbull. « Ce ne sont que des résultats préliminaires, mais il semblerait qu’il existe une différence de près de neuf degrés. »

« Pour moi, son plus grand potentiel réside dans sa connectivité », explique Nina-Marie Lister, professeure à l’école de planification urbaine et régionale de l’Université Ryerson et directrice de l’Ecological Design Lab, qui a organisé un atelier de conception pour le parc Meadoway.

« Il s’agit d’un espace qui relie différents quartiers, mais c’est aussi un espace comprenant plusieurs habitats et topographies. »

Selon Nina-Marie Lister, une prairie, contrairement à une forêt, offre un espace à ciel ouvert qui permet d’observer les oiseaux et de tirer parti de la lumière du soleil, que ce soit pour faire pousser des plantes destinées à la consommation humaine, grâce à l’agriculture urbaine, ou simplement pour se détendre. « Je dirais qu’il s’agit d’une expérience très différente de la nature », ajoute-t-elle. « D’une part, sur le plan physique, il y a l’idée de connectivité, et d’autre part, sur le plan visuel, il y a l’idée d’ouverture. Avec sa vue panoramique sur les plateaux, le parc Meadoway contraste avec les ravins qui dessinent des sortes de plis dans le paysage. »

Corridor industriel actif et partenariats

« La plupart des projets traditionnels visant à se réapproprier l’espace industriel dans le monde concernent des terrains autrefois exploités à des fins industrielles, mais dont l’activité a cessé, et qui ont été transformés en lieux publics, comme la High Line de New York », dit Corey Wells.

« Le parc Meadoway est unique en ce sens que l’espace est encore utilisé pour son objectif premier ». Corey Wells fait référence au « Programme provincial d’usage secondaire des terres » d’Hydro One, permettant que les corridors électriques soient utilisés à d’autres fins tant que leur fonction principale, celle d’acheminer l’électricité, continue d’être assurée. Il peut s’agir, par exemple, d’un stationnement construit par un promoteur près d’un lotissement existant, ou de terrains de sport aménagés par la Ville sous des pylônes électriques. Un porte-parole a fait savoir que, même si les corridors sont principalement destinés à acheminer l’électricité d’une manière sûre et fiable, Hydro One collabore volontiers avec les municipalités et les organisations locales pour trouver d’autres manières de les utiliser en toute sécurité.

« Je pense que Hydro One apprend, tout comme nous, à s’ouvrir à la possibilité d’utiliser ces espaces qui ne sont généralement pas des endroits où l’on aime passer du temps », déclare Corey Wells. Outre le fait d’éviter de planter des arbres là où ils pourraient entrer en contact avec les fils électriques, Corey Wells explique que l’emplacement des plantations et des sentiers est choisi pour faciliter l’entretien des installations électriques, et que l’aménagement d’une prairie représente le choix parfait pour favoriser l’ensemble de ces usages.

Cette phase d’apprentissage a également été vécue par un certain nombre d’agences et de groupes, dont le TRCA, Hydro One et les différents services de la Ville de Toronto, car chaque groupe, avec ses propres mandats et intérêts fondamentaux, a trouvé le moyen de travailler ensemble sur ce projet commun. 

Le Meadoway constitue également un exemple de partenariat public-privé, un concept plus courant dans les parcs des États-Unis qu’au Canada. Ce partenariat public-privé a été créé dans le cadre du Défi de la Fondation de la famille Weston, une initiative portant sur les parcs urbains, qui a permis de financer le projet pilote du sentier Scarborough Centre Butterfly. Le succès de ce premier projet de revitalisation a conduit la Fondation à s’engager à verser jusqu’à 25 millions de dollars afin de revitaliser l’ensemble des 200 hectares de parcs.

« Suite à la réaction enthousiaste du public après l’inauguration du sentier, nous avons pris conscience du potentiel d’expansion de ce projet pilote, le projet Meadoway a vraiment tout pour plaire : que ce soient ses avantages écologiques, les possibilités de recherche et d’éducation, sans oublier la promotion du transport actif. Il a la capacité d’avoir des effets salutaires importants sur le bien-être mental et physique des résidents de ce secteur. »

Emma Adamo, présidente de la Fondation de la famille Weston

Toutefois, ce projet présente une certaine complexité si l’on considère l’étendue des consultations publiques requises à l’heure actuelle.

Sensibilisation du public

« Nous avons mis en place un comité de liaison avec le public, qui comprend un certain nombre d’organisations locales, de résidents, d’ONG, d’initiatives telles que WalkTO* et BikeTO*, et de groupes spécialisés dans la réparation de vélos à Scarborough », explique Corey Wells. «

 Il regroupe des personnes partageant les mêmes valeurs et ayant différentes idées sur la façon dont d’utiliser cet espace. Nous avons fait appel à eux dans un premier temps comme base de réflexion. » 

Étant donné le fait que les résidents connaissent bien ces endroits et savent comment ils les utilisent, leur rétroaction a joué un rôle important dans la planification des sentiers et des points de raccordement. Les plans ont donc été adaptés en conséquence avant d’être présentés au grand public pendant des journées portes ouvertes et dans des centres d’information.

Par ailleurs, le TRCA a conçu une « boîte à outils de visualisation »* présentant des simulations dynamiques et attrayantes, des expériences de réalité virtuelle et même une carte de l’ensemble du corridor d’une longueur de 7 mètres, sur laquelle les gens ont pu apposer des autocollants et des notes personnelles pendant les réunions de consultation publique.

Le TRCA s’est également adressé spécifiquement aux nouveaux Canadiens résidant dans la ville cosmopolite de Scarborough pour qu’ils donnent leur avis sur le projet Meadoway. Les élèves des écoles à proximité du projet ont aussi reçu des graines afin de se familiariser avec les espèces végétales qui ont été plantées. Toutes ces activités de sensibilisation ont permis d’obtenir l’adhésion des résidents et de faire en sorte qu’ils soient parties prenantes du projet.

Après avoir étudié tous les commentaires reçus, les équipes de conception du projet Meadoway ont commencé à planifier les choses plus en détail : bancs, supports à vélos, poubelles, etc. Ces commentaires ont aussi servi à concevoir les intersections des sentiers, où le parc Meadoway traverse les sentiers nord-sud, les endroits pour s’asseoir ainsi que des aires de jeux, et pour aménager des jardins plus entretenus. Quant au système de signalisation, il est encore en cours de planification. Il comprendra des panneaux indiquant aux visiteurs où ils se trouvent et peuvent se rendre, mais aussi des panneaux les informant sur le patrimoine naturel et Autochtone du secteur, ainsi que sur la géomorphologie des cours d’eau traversés par le parc Meadoway.

Difficultés rencontrées lors de la conception

Créer un corridor naturel continu à travers une ville dense n’est pas une mince affaire. Nina-Marie Lister indique que plus de 30 points de passage routier dans le parc Meadoway présentent un certain nombre de difficultés, non seulement pour les humains mais aussi pour la faune sauvage. « Si nous donnons la priorité aux piétons et aux créatures particulièrement vulnérables à la circulation routière, nous devons alors ralentir la circulation », explique Nina-Marie Lister.

« Si nous percevons le parc Meadoway comme une priorité, nous devons réfléchir très sérieusement à la manière de créer un espace vert viable et doté d’un accès sécuritaire pour les humains et la faune sauvage, ainsi qu’aux investissements financiers requis, et ce, au même titre que les égouts et les chemins de fer. »

Bien que la construction de tunnels sous la route ne soit pas la solution privilégiée, construire des ponts s’avère coûteux. Selon Nina Marie Lister, l’intersection du parc Meadoway avec le boulevard Crockford dans le quartier Golden Mile illustre modestement mais clairement l’une des façons de ralentir la circulation routière. Au lieu d’un passage à niveau avec des feux de signalisation, la route est « rétrécie » et l’asphalte traditionnel est remplacé par des pavés ce qui incite les automobilistes à ralentir.

L’autoroute 401, avec ses larges voies expresses et collectrices, représente peut-être le plus grand défi à relever pour assurer la continuité du parc Meadoway. Celle-ci traverse le corridor électrique juste au nord du campus de l’Université de Toronto à Scarborough, là où le corridor prend fin au niveau du parc urbain national de la Rouge. Le TRCA étudie la possibilité de faire passer les usagers de transport actif par le campus, dans le cadre du projet d’améliorations majeures prévu dans le plan directeur de l’université pour ces sentiers. Ceci comprend le sentier en épingles à cheveux qui relie le fond du ravin au campus puis la route Conlins, où des pistes cyclables protégées ont été aménagées récemment pour permettre aux cyclistes de passer au-dessus de l’autoroute.

S’approprier le parc

Le TRCA a été contacté par un certain nombre de municipalités et d’organisations répertoriant ce genre de corridors dans leur juridiction et réfléchissant à la manière de les utiliser à d’autres fins et pour d’autres usages. Néanmoins, le TRCA espère que les gens s’approprieront le parc Meadoway et que celui-ci deviendra le moteur d’autres changements sur son parcours.

« D’ici 10 à 15 ans, j’aimerais voir apparaître un réseau de sentiers interconnectés et continus d’est en ouest, lorsque viendra le temps de planifier de nouveaux aménagements et d’améliorer les parcs, j’espère qu’on pensera à la manière de les relier au parc Meadoway. J’espère vraiment qu’il ressemblera aux branches d’un arbre pour l’ensemble de Scarborough. »

Corey Wells

Quant à Nina Marie Lister, elle le voit comme le « jardin pédagogique par excellence »; un jardin qui a le pouvoir d’inspirer non seulement d’autres Villes, mais aussi les résidents afin d’en faire de même dans leurs propriétés privées.

« Si la Ville et le TRCA peuvent le faire, nous pouvons tous le faire. » Pour elle, il s’agit d’une véritable pépinière, au sens littéral comme au sens figuré, pour la création de jardins naturalisés. Quant à Katie Turnbull, elle espère que le parc plaira aux gens. « J’espère qu’il s’agira d’un endroit où les résidents et le grand public viendront profiter de la nature et de la biodiversité », dit-elle. « J’espère que cela les aidera à voir qu’un autre type d’habitats est possible dans les villes. »

À propos de Shawn Micallef

Shawn Micallef est l’auteur de Stroll: Psychogeographic Walking Tours of Toronto* et Full Frontal TO* (nommé pour le Toronto Book Award en 2013), auteur d’une chronique hebdomadaire* pour le Toronto Star, et éditeur sénior et co-propriétaire du magazine inédpendant lauréat du Prix Jane Jacobs, Spacing*.Shawn enseigne à l’Université de Toronto et a été boursier en journalisme canadien de 2011-2012 au Massey College de l’Université de Toronto. En 2002, en tant que résident au sein du  Canadian Film Centre’s Media Lab, il a co-fondé le projet de documentaire filmé avec cellulaire qui s’est étendu à plus de deux douzaines de villes dans le monde. Le dernier ouvrage de Shawn s’intitule Frontier City: Toronto on the Verge of Greatness*.

La parcelle formée d’anciennes terres agricoles à côté du parc naturel de l’Anse-à-l’Orme, dans l’ouest de Montréal, est fascinante à bien des égards. D’une part, elle abrite 270 espèces végétales et animales vivant dans des habitats variés comme les zones humides, les bois et les prairies. Elle occupe une superficie de 365 hectares, ce qui en fait l’une des plus grandes étendues non développées, et jusqu’à récemment non protégées, d’espace naturel sur cette île qui compte plus de deux millions d’habitants. Mais ce qui est peut-être le plus surprenant, c’est que peu de gens semblent connaître son existence. 

« Lorsque nous avons frappé à leur porte, beaucoup de résidents nous ont répondu qu’ils ignoraient l’existence juste à côté de chez eux de cet immense espace formé d’anciennes terres agricoles en cours de régénération », explique Sue Stacho, cofondatrice de l’organisation Sauvons L’Anse-à-L’Orme. En 2015, lorsqu’un énorme projet de construction résidentielle appelé Cap Nature a été annoncé pour cette parcelle de terrain, elle a décidé de créer un groupe de défense. 

« Nous avons travaillé d’arrache-pied et avons fait beaucoup de sacrifices », dit-elle. « Nous avons dû expliquer sans relâche pourquoi des endroits comme celui-ci sont si importants. » Ils sont allés frapper aux portes et ont organisé des événements comme des promenades dans les bois pour la Fête des mères et des promenades nocturnes pour aller écouter les grenouilles : « toutes les manières possibles et imaginables de sensibiliser les gens sur cet endroit ».

Et cela a marché. En 2019, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a annoncé la création du Grand parc de l’Ouest, qui protégera la zone entourant l’Anse-à-l’Orme du développement immobilier. Mais ce n’est pas tout : cet espace vert représentera le plus grand parc municipal du Canada, avec une superficie de 3000 hectares. Il comprendra des terres agricoles en exploitation, l’Arboretum Morgan de l’Université McGill, des parcs naturels existants et des zones naturelles auparavant non protégées du développement immobilier.

Ce succès démontre à quel point l’activisme citoyen peut permettre d’accomplir des résultats tangibles. Cette initiative permettra aussi d’augmenter la quantité d’espaces verts à Montréal, qui ne compte que 24 mètres carrés de parc par personne, soit l’un des taux les plus bas parmi les villes canadiennes. Mais le Grand parc de l’Ouest représente aussi un projet d’une ampleur, d’une complexité et d’une ambition sans commune mesure. Non seulement il s’étend sur une superficie 15 fois plus grande que le parc du Mont-Royal, l’espace vert urbain le plus important et le plus emblématique de Montréal, mais il s’agit aussi d’un méli-mélo d’environnements différents traversés par des routes, des voies ferrées et des cours d’eau. De plus, il s’étend sur deux arrondissements de Montréal et trois villes indépendantes, et englobe cinq parcs naturels existants et des terrains appartenant à l’Université McGill.

Immense ampleur, immense potentiel

Le Grand parc de l’Ouest rappelle d’autres grands parcs en périphérie des grandes villes, comme le parc urbain national de la Rouge près de Toronto*, le parc provincial Fish Creek* à Calgary et le Blue Mountain Wilderness Connector* à Halifax. Comme eux, le Grand parc de l’Ouest a la double mission de protéger la biodiversité tout en permettant aux citadins d’être au contact de la nature. Toutefois, ces objectifs ne sont pas toujours faciles à concilier. En 2019, Parcs Canada a élaboré un plan de gestion détaillé pour le parc de la Rouge dans le but d’équilibrer les besoins en matière d’agriculture, de loisirs et de conservation. Le Nova Scotia Nature Trust, un organisme de bienfaisance gérant des terres dans toute la province, a adopté une approche similaire pour la gestion du parc Blue Mountain.

Pour le Grand parc de l’Ouest, le défi devient particulièrement évident lorsque l’on regarde son emplacement sur une carte. L’autoroute 40, l’une des routes les plus fréquentées du Canada, traverse le parc. En 2023, le Réseau express métropolitain (REM) ouvrira une station à l’Anse-à-l’Orme, avec des trains arrivant du centre-ville de Montréal toutes les 10 minutes. Bien que cet ajout facilitera grandement l’accès au parc, la fréquentation humaine risque aussi de nuire aux zones naturelles sensibles. Pour couronner le tout, le Grand parc de l’Ouest sera géré non pas par Parcs Canada ou une autorité provinciale, mais par la Ville de Montréal, qui possède une expérience plus limitée dans la gestion des espaces naturels.

Ces multiples éléments laissent envisager un potentiel extraordinaire pour ce parc, mais aussi une quantité d’obstacles à surmonter.

« Voilà longtemps que nous n’avions pas vu à Montréal cette volonté de prendre de grandes décisions », dit Jonathan Cha, architecte paysagiste, urbaniste et consultant en patrimoine. « La difficulté sera d’unifier l’ensemble de ces espaces naturels très différents. Ce projet demandera aussi beaucoup de temps et d’argent, et sera sur le très long terme. Toutefois, il s’agit d’un objectif ambitieux. L’île de Montréal n’ayant quasiment plus d’espaces disponibles, cette mesure permettra de préserver cet endroit dans l’intérêt et pour le bien-être de la population. »

Le fruit de l’activisme citoyen

Le fait que cet espace naturel soit resté intact dans l’une des villes les plus grandes et les plus densément peuplées du Canada est le résultat de 50 années de militantisme de la part des écologistes et des citoyens. Comme d’autres parties de Montréal, le tiers ouest de l’île, une bande de terre se détachant entre le lac Saint-Louis, le lac des Deux-Montagnes et la rivière des Prairies, était autrefois une luxuriante forêt de feuillus fréquentée par les peuples des nations Haudenosaunee qui habitaient la région. Après l’arrivée des Français au milieu du XVIIe siècle, l’administration coloniale a confié le contrôle des terres aux prêtres de l’ordre des Sulpiciens, qui les ont divisées en parcelles destinées à être exploitées par les colons.

À l’exception d’une poignée de villages et des premières banlieues ferroviaires, l’Ouest-de-l’Île est quasiment resté rural jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.

« Même la délimitation des propriétés seigneuriales bordées d’arbres existait encore », se souvient l’historien George Vassiadis, qui a déménagé dans l’Ouest-de-l’Île en 1968 lorsqu’il était enfant. Mais, avec l’expansion démographique d’après-guerre dans les banlieues de Montréal, cette zone s’est rapidement transformée. « Les premières années où nous avons vécu dans notre nouveau duplex de la rue Spring Garden, nous faisions face à des champs qui venaient tout juste de cesser d’être cultivés », explique George Vassiadis dans la revue d’art Montréal Serai. « Au milieu des années 1970, les maisons ont remplacé les champs. »

Tandis que les maisons de plain-pied et les rues commerçantes grignotaient rapidement les terres agricoles, les promoteurs immobiliers commençaient à s’intéresser aux dernières parcelles de forêt du secteur. En 1977, la municipalité a décidé de raser le Bois-de-Saraguay, une zone forestière riche en biodiversité située à proximité d’un vieux village, et d’y construire des immeubles d’habitations, des maisons individuelles, deux centres commerciaux et une marina. Le combat des résidents contre ce projet a porté ses fruits et a conduit à la création du premier parc naturel de Montréal. En 1979, le gouvernement du Québec a donné au conseil régional, la Communauté urbaine de Montréal, l’autorisation de développer tout un réseau de parcs naturels, dont plusieurs qui feront désormais partie du Grand parc de l’Ouest : Rapides-du-Cheval-Blanc, Bois-de-l’Île-Bizard, Cap-Saint-Jacques et l’Anse-à-l’Orme.

La conservation est mise à l’honneur dans chacun de ces parcs, mais les résidents du Grand Montréal peuvent également les apprécier en tant qu’espaces de loisirs. Le Cap-Saint-Jacques, qui est le plus grand, attire des milliers de personnes chaque fin de semaine. La plupart arrivent en voiture, mais cela pourrait changer lorsque le REM offrira un accès rapide en transports en commun. En hiver, les visiteurs peuvent louer des vélos à pneus surdimensionnés ou des raquettes pour explorer les bois. Au printemps, ils peuvent déguster des oreilles de crisse (couennes de porc croustillantes) arrosées de sirop d’érable à la cabane à sucre du parc. Et en été, ils peuvent se prélasser sur une vaste plage de sable au bord du lac des Deux-Montagnes.

Bien que ces parcs naturels couvrent déjà une superficie importante, ils ont été morcelés par des propriétés privées longtemps convoitées par les promoteurs. Pendant des dizaines d’années, une grande partie de ces terres ont été protégées par un zonage agricole spécifique, mais lorsque ce zonage a été aboli en 1991, l’augmentation des impôts qui en a résulté a contraint de nombreux agriculteurs à cesser leurs activités. Au fil des ans, les terres désormais abandonnées ont progressivement retrouvé un état plus naturel. « Toutes sortes d’espèces sauvages sont revenues sur ces terres laissées en jachère dans l’attente d’un projet de développement », explique David Fletcher, cofondateur en 1988 de la Coalition verte, un organisme de surveillance environnementale de l’Ouest-de-l’Île. « Tous ces animaux emblématiques de l’est du Canada, comme le pékan et le cerf de Virginie, revenaient peu à peu à Montréal. »

Apportant son concours à la Coalition verte depuis le début des années 2000, Sue Stacho a découvert par hasard les terres agricoles abandonnées près de l’Anse-à-l’Orme alors qu’elle faisait du vélo.

« C’est un endroit incroyable. Naturel », dit-elle. « Il ne disposait d’aucun sentier ni de banc de parc comme on en voit partout. Il y a des piscines thermales au printemps. Il y a des zones humides. À chaque fois que j’y allais, en le découvrant d’une nouvelle manière, je trouvais quelque chose de nouveau à apprendre. Si vous connaissez bien les lieux, vous pouvez y passer toute la journée. »

Cependant, en 2015, une proposition de développement immobilier a été annoncée. Connu sous le nom de « Cap Nature » et présenté par son promoteur comme « un quartier respectueux de l’environnement », le projet aurait préservé 180 hectares d’anciennes terres agricoles, mais les 185 hectares restants auraient été remplacés par 5500 logements. Sue Stacho et d’autres membres de la Coalition verte ont décidé de s’opposer à ce projet. Ayant formé un groupe de pression appelé « Sauvons l’Anse-à-l’Orme », ils sont parvenus à rallier à leur cause une foule d’autres organisations écologiques, comme la Fondation Suzuki, SNAP Québec et Sierra Club Québec.

Le soutien de la population a aussi joué un rôle déterminant dans leur combat et a attiré l’attention de Projet Montréal, un parti politique municipal axé sur le développement durable. « À partir du moment où ils ont eu connaissance de cet endroit et où ils ont réalisé qu’un mouvement s’était créé en faveur de sa protection, ils ont toujours été à nos côtés », explique Sue Stacho. Lorsqu’à la surprise générale, Projet Montréal a remporté les élections municipales de 2017, c’est là que tout s’est mis en marche pour le Grand parc de l’Ouest.

Un nouveau parc, et ensuite?

L’annonce de la création du parc en septembre 2019 a été accueillie avec des menaces de poursuites judiciaires de la part des propriétaires fonciers, dont les promoteurs de Cap Nature. Toutefois, à la fin de 2019, la Ville est parvenue à négocier l’achat de la plupart des terrains privés en question. « Entre 40 et 45 hectares environ sont encore détenus par des propriétaires privés, mais il n’y a aucune chance qu’un projet viable ne voit le jour », explique David Fletcher. Il considère le parc comme une victoire. « Cela a été un travail de longue haleine. Trente années plutôt tumultueuses. Pendant tout ce temps, nous sommes restés sur le qui-vive en surveillant ces terres. »

David Fletcher attribue cette victoire à Sue Stacho, dont la capacité à sensibiliser le public sur l’importance des anciennes terres agricoles a ouvert la voie à la création du parc.

« C’est une femme très énergique, et son équipe a fait un travail remarquable pour mener à bien ce projet », dit-il. Alors qu’une page se tourne, un nouveau chapitre va s’ouvrir avec le processus de développement du Grand parc de l’Ouest.

Les consultations publiques ont débuté l’an dernier, la plupart des activités se déroulant en ligne en raison de la pandémie. La difficulté sera désormais de trouver un équilibre entre les différentes aspirations pour l’avenir du parc. Sue Stacho désire que l’accent soit mis sur la conservation. Cependant, des résidents de l’Ouest-de-l’Île souhaitent davantage d’activités de loisirs, certains ayant même évoqué, lors d’une récente table ronde en ligne, la possibilité d’aménager des pistes de motocross. Par ailleurs, cette zone est également utilisée pour la chasse au cerf et le piégeage des castors, des activités que la province a récemment refusé d’interdire malgré la pression exercée par la municipalité de Montréal. « Pendant que je me promenais, j’ai vu des traces de ces activités par terre, comme des cartouches de fusil de chasse et de carabine », dit David Fletcher. « Les pièges qu’ils utilisent sont des collets métalliques, une méthode vraiment cruelle. Absolument horrible. »

Jonathan Cha rappelle qu’en plus de ses espaces naturels, le Grand parc de l’Ouest se caractérise aussi par un important patrimoine bâti, comme des murs de pierre et des maisons de l’époque coloniale française. « Il faut avoir une connaissance précise du territoire pour formuler un plan adapté », dit-il. Il faudra aussi aborder la question des terres agricoles en activité, qui représentent une part importante du nouveau parc. « Qui va gérer ces terres? » demande Jonathan Cha. « Les propriétaires-exploitants agricoles? Les coopératives? La Ville va devoir créer un nouveau modèle de gestion pour un parc de ce genre. Elle devra faire appel à de nouvelles expertises en plus de celles auxquelles elle a déjà recours. »

Il s’agira d’un processus sur plusieurs générations, dit-il. « Les personnes qui participeront au projet devront être là sur le long terme. Il doit y avoir une continuité dans le processus. Ce projet présente de nombreux défis avec une large portée, et le territoire en question est tellement vaste et complexe qu’il faudra bien plus qu’une seule personne pour saisir toute l’ampleur du projet. »

Quant à Sue Stacho, ce qu’elle a appris lors de son combat pour sauver l’Anse-à-l’Orme, c’est que les parcs ont besoin des gens. C’est grâce à la mobilisation des résidents pour protéger ces terres du développement, et c’est grâce à l’action collective de nombreuses personnes que le Grand parc de l’Ouest a été créé. Aujourd’hui, ces mêmes personnes, et bien d’autres, joueront un rôle crucial pour façonner, pérenniser et entretenir le parc pour les décennies à venir.

 

À propos de Christopher Dewolf

Travaillant désormais à Montréal, le journaliste Christopher DeWolf s’intéresse particulièrement aux sujets des villes et de la culture. Lorsqu’il vivait à Hong Kong, il était rédacteur en chef de Zolima CityMag et a régulièrement écrit pour le South China Morning Post, Eater et d’autres publications. Son livre Borrowed Spaces: Life Between the Cracks of Modern Hong Kong, il aborde les divergences de points de vue entre les citoyens et les autorités en matière de vie urbaine. ransports publics et d’urbanisme. Anciennement commissaire pour les aménagements urbains de la ville de Vancouver, elle détient une maitrise d’études urbaines de l’Université Simon Fraser. Originaire de Vancouver, elle écrite sur les enjeux urbains pour The City Life*, reconnu comme l’un des meilleurs blogues urbains par The Guardian.

Quand j’étais enfant, j’ai grandi dans l’ouest de Vancouver, et la voie ferrée de l’Arbutus Corridor passait derrière les hautes haies de notre jardin. Ma sœur et moi jouions au bord des voies ferrées avec les enfants du quartier, laissant souvent sur les rails des pièces de monnaie que nous retrouvions, le lendemain, aplaties par les trains qui passaient.  

Les enfants ont la faculté de transformer n’importe quel espace, même une voie ferrée, en un espace de rencontre et de jeu. Près de 40 ans plus tard, de nombreuses villes dans le monde adoptent des idées originales pour convertir des terrains industriels sous-exploités en espaces publics. À cet égard, le chemin ferroviaire de l’Arbutus Corridor, que la ville de Vancouver a acheté en 2016, illustre bien l’approche innovante adoptée actuellement pour la conception des parcs. En effet, la municipalité s’efforce de transformer cette voie ferrée, qu’elle rebaptisera « Arbutus Greenway », en un réseau de sentiers et de parcs traversant l’ouest de Vancouver.  

« L’Arbutus Corridor a une longue histoire derrière lui et traverse des zones de la ville qui, dans l’esprit de la population, sont déjà aménagées. Le convertir en voie verte a été un acte de ténacité et de créativité. Nous avons dû collaborer avec les résidents pour changer leur perception, et imaginer un parc qui n’attendait que d’être révélé. »

Antonio Gómez-Palacio, associé chez DIALOG, le cabinet d’urbanisme dirigeant les phases de conception et de mobilisation citoyenne du projet.

L’histoire de la voie verte remonte à plus de 100 ans : depuis ses débuts en tant que chemin de fer pour les voyageurs et l’industrie locale, jusqu’aux négociations litigieuses entre la Ville de Vancouver et le Chemin de fer Canadien Pacifique (CFCP) pour son acquisition. Aujourd’hui, il est devenu une voie de transport actif qui s’étend de la destination touristique de Granville Island jusqu’à la limite sud de Vancouver, surplombant le fleuve Fraser. À l’avenir, elle deviendra un chemin multimodal reliant une série de parcs et d’espaces publics. En attendant, les résidents ont trouvé des manières innovantes de rassembler les gens sur son parcours.

D’une voie ferrée à une voie verte

L’Arbutus Corridor, auparavant appelé le « Vancouver & Lulu Island Railway », a été construit en 1902 par le CFCP afin de relier Vancouver au village de Steveston à Richmond, réputé pour son industrie de la pêche et de la conserverie. En 1905, la société BC Electric a signé un bail auprès du CFCP, a électrifié la voie ferrée et a commencé à fournir un service ferroviaire pour voyageurs appelé « Interurban ». Le train partait de l’extrémité nord du pont Granville, traversait les quartiers ouest de Vancouver et terminait son parcours à Richmond. Les trains interurbains ont cessé de circuler en 1952, mais les trains de marchandises courts ont continué à emprunter l’Arbutus Corridor jusqu’en 2001 (l’un de ses derniers clients était la brasserie Molson). Après cela, les voies sont restées à l’abandon pendant 15 ans.  

Pendant tout ce temps, la municipalité a toujours eu le souhait de transformer la voie ferrée en une voie verte. En 2000, le Conseil a adopté un plan de développement officiel pour l’Arbutus Corridor, en proposant d’en faire une voie verte de transport à usage multiple. En 2014, la Ville de Vancouver a finalement entamé des négociations avec CFCP pour acheter le terrain qui traverse certaines propriétés comptant parmi les plus prisées d’Amérique du Nord. Toutefois, ils ne sont pas parvenus à s’entendre sur le prix. En conséquence, CFCP a menacé de faire circuler des trains sur la ligne et, pour préparer le terrain, la société a commencé à détruire les jardins communautaires installés le long des voies. Ces mesures ont accéléré les négociations et un accord a été trouvé en mars 2016, concluant la vente de l’Arbutus Corridor pour 55 millions de dollars. Le maire de l’époque, Gregor Robertson, avait déclaré que les quelque 17 hectares seraient utilisés comme voie verte, avec la possibilité d’ajouter ultérieurement un système léger sur rail pour voyageurs.

Embarquement immédiat

La Ville n’a pas attendu que le projet soit finalisé pour rendre la voie verte accessible au public. En l’espace d’un an, Vancouver a construit une piste asphaltée temporaire de 9,5 km le long de la voie ferrée, reliant six quartiers dans l’ouest de la ville.   La voie verte dans sa version provisoire est en place depuis plus de quatre ans et a été largement plébiscitée par les résidents qui l’empruntent régulièrement. Chaque jour, elle attire des milliers de personnes qui peuvent la parcourir en marchant, ou en faisant du vélo ou du patin entre False Creek et le fleuve Fraser. Selon une étude sur la santé* menée par INTERACT entre 2016 et 2019 sur la voie verte, sa fréquentation augmente de façon exponentielle chaque année. À cet égard, les résidents la considèrent comme une oasis de verdure au cœur de la ville, où ils peuvent se promener d’un bout à l’autre en toute sécurité et en toute tranquillité et créer des liens sociaux.

« Cela a pavé la voie pour faire de nouvelles rencontres et faire connaissance avec ses voisins. »

Participant à l’étude dans le quartier de Marpole.

« On a une impression d’espace et d’ouverture. J’ai l’impression d’être soudain en pleine nature au beau milieu d’une ville très animée, et tout est tellement paisible. »

Participant à l’étude, originaire de Kerrisdale.

En 2018, le conseil municipal de Vancouver a approuvé un projet d’amélioration du sentier afin que les résidents puissent bénéficier de plus d’endroits où se rassembler, se reposer et profiter du paysage environnant. C’est cette décision qui a donné le coup d’envoi pour amorcer la planification de l’Arbutus Greenway. Même si les plans ambitieux pour cette voie verte ne devraient pas se concrétiser avant 2034, de nombreuses organisations locales s’efforcent d’exploiter l’espace existant à travers divers projets pour révéler tout son potentiel.

L’Arbutus Greenway Neighbour Hub, surnommé la « bibliothèque d’objets » (“lending library of things”) a été créé par Neighbour Lab*, une coopérative spécialisée dans la conception et l’urbanisme, en collaboration avec Thingery*. Un coin salon et un tableau d’affichage ont été mis à la disposition des visiteurs pour diffuser des informations. L’installation phare était une manivelle que les passants pouvaient activer pour produire de l’énergie cinétique afin de recharger leur téléphone cellulaire.  

« Nous avons lancé le Neighbour Hub afin de créer un centre communautaire et un lieu de rassemblement près de l’Arbutus Greenway », explique Stephanie Koenig, développeuse de contenu pour Neighbour Lab. « Nous avons conçu et mis en œuvre le projet en collaboration avec une équipe d’intendance du quartier. Un jour, un voisin qui passait par là pendant l’installation nous a même proposés de construire gratuitement une bibliothèque sur le côté! »

Trouver des espaces publics dans une ville densément peuplée

La prochaine étape dans l’évolution de la voie verte consistera à la transformer de manière permanente, afin qu’il ne s’agisse pas seulement d’un sentier, mais aussi d’une destination multifonctions, tant pour les nombreux quartiers situés à ses abords, mais aussi pour tous les résidents de Vancouver.  

Selon la municipalité, « l’Arbutus Greenway fait désormais partie intégrante du paysage de la ville de Vancouver. La municipalité prévoit d’en faire une destination axée sur la nature et sur l’histoire des lieux qu’elle relie entre eux. »

Les voies vertes sont en général des parcs linéaires destinés aux piétons et aux cyclistes et relient des réserves naturelles, des lieux culturels, des sites historiques, des quartiers et des zones commerciales. Les voies vertes les plus populaires de Vancouver ont généralement été construites à cet effet et au bord de la mer, comme les digues de Stanley Park et de False Creek. L’Arbutus Greenway est la première voie verte reliant le nord et le sud de Vancouver qui traverse une zone déjà bâtie, en utilisant des terrains industriels réaffectés. Le projet de conversion de l’Arbutus Corridor s’inscrit dans une tendance croissante en matière d’urbanisme visant à transformer des infrastructures obsolètes en espace public. L’un des exemples les plus célèbres est la High Line de New York, un parc linéaire surélevé de 2,33 km de long créé sur un ancien embranchement du New York Central Railroad. Depuis son ouverture en juin 2009, la High Line est devenue une attraction touristique. En 2019, on a estimé qu’elle accueillait huit millions de visiteurs par an. Des projets tels que la High Line et l’Arbutus Greenway de Vancouver montrent qu’il est possible de créer de nouveaux espaces verts dans une ville densément peuplée. Lorsque les municipalités ne sont pas en mesure de convertir des stationnements en parcs, elles doivent alors faire preuve de créativité pour trouver d’autres parcelles de terrain sous-exploitées. Au Canada, le projet Meadoway à Scarborough*, près de Toronto, entend transformer un corridor hydroélectrique en un sentier de 16 kilomètres composé d’espaces verts urbains et de prairies. La Ville de Toronto a également lancé le projet Bentway* afin de transformer en parc linéaire un espace inutilisé sous l’autoroute Gardiner, près du lac Ontario. En 2020, la nécessité d’accroître le nombre de parcs dans les villes a atteint un point culminant. En raison de la pandémie de COVID-19 et des mesures de confinement qui ont forcé les résidents à rester chez eux, les villes ont dû répondre à une demande accrue en matière d’accès à la nature. Ceci a démontré clairement que les parcs ne sont pas seulement « souhaitables », mais qu’ils sont essentiels pour notre bien-être.  

Dans une enquête de juin 2020 menée par les Amis des parcs au Canada, 80 % des citoyens ont déclaré que les parcs étaient devenus plus importants pour leur santé mentale pendant la pandémie. Comme l’a écrit un participant : « Comme je vis seul, mes promenades et mes sorties à l’extérieur ont été les seuls moments où j’ai pu avoir un contact social pendant quatre mois. Sans accès aux parcs, aux ravins, aux sentiers et au bord de l’eau, j’aurais bien moins vécu les choses. »

Un chemin et une destination

En 2017, la ville de Vancouver a collaboré avec DIALOG, un cabinet d’urbanisme et de conception canadien, afin de lancer une vaste campagne de mobilisation citoyenne pour la future transformation de l’Arbutus Greenway Avant que la ville ne lance le processus officiel de mobilisation citoyenne, les résidents étaient déjà emballés et enthousiastes à propos de cette idée. Le personnel municipal a commencé par placer des panneaux le long de l’Arbutus Corridor pour encourager les résidents à participer à sa transformation, des résidents qui y ont répondu en grand nombre. Cette consultation a montré un désir fort de voir cette voie verte devenir une voie de transport sûre et accessible, permettant de créer des liens et d’être en contact avec la nature :

« Ce sentier devrait interdire la circulation aux voitures, permettre aux gens de le parcourir à leur rythme, de s’arrêter pour profiter de la nature et de faire une pause dans un des restaurants à proximité. Des parcs et des espaces ouverts pour se détendre. »

« J’aimerais que l’on réintroduise la faune locale avec, si possible, plus d’oiseaux, plus de pollinisateurs. Je veux avoir l’impression d’être dans la nature tout en étant au beau milieu de la ville. » 

« C’est pourquoi nous avons décidé de faire de la voie verte un lieu de vie et non un simple chemin multimodal », explique Antonio Gómez-Palacio. « Les résidents étaient déjà tellement investis dans le projet. Nous avons donc décidé de garder l’idée d’un parc et de lieux historiques durant la phase de conception. »

Pendant la phase de planification et de conception, l’équipe du projet Arbutus Greenway a eu 7 000 interactions avec le public lors de plus de 50 événements, dont un atelier de conception sur plusieurs jours, de nombreux ateliers avec les parties prenantes, des journées portes ouvertes et des sondages en ligne. Des organisations locales telles que le Vancouver Public Space Network ont aussi participé au processus de mobilisation citoyenne dès le début, afin de veiller à ce que la voie verte offre des espaces publics dynamiques et réponde aux besoins des piétons et des cyclistes.

« Nous avons défendu l’idée que le sentier soit d’abord destiné aux piétons, qu’il offre des pistes cyclables séparées pour tous les âges et tous les niveaux, qu’il établisse un tracé clair pour le futur tramway et, bien sûr, qu’il offre beaucoup de verdure. »

Naomi Wittes Reichstein, responsable du projet Arbutus Greenway pour le Vancouver Public Space Network.

Le tramway auquel Naomi Wittes Reichstein fait référence représente un élément important dans la conception de l’Arbutus Greenway : la future construction d’un Système léger sur rail (SLR). Bien que cela fasse toujours partie des plans généraux pour la voie verte, l’humain continuera de rester au cœur de ce projet.  

« Nous avons participé à de nombreux projets de ce type et c’est toujours le véhicule le plus gros qui gagne. Pour le projet de l’Arbutus Greenway, la logique a été inversée en créant un lieu de vie pour les résidents, et non un espace pour le tramway. Je n’ai jamais vu ça, ni avant ni depuis », déclare Antonio Gómez-Palacio. « Nous avons fait en sorte qu’aucun programme communautaire ne disparaisse lorsque le tramway sera construit. » 

Voici le résumé de la Ville de Vancouver sur le processus de consultation :  

« Le projet de l’Arbutus Greenway est né d’une mobilisation citoyenne importante. Il repose sur les aspirations des résidents pour la voie verte et sur le genre d’utilisations, d’activités et d’expériences qu’ils apprécient. De même, le processus de planification a fait émerger un certain nombre de thèmes prépondérants. Les participants ont notamment exprimé le souhait que cet espace soit un lieu sûr, agréable et accessible, qu’il soit propice aux interactions sociales, au jeu et à la détente, et qu’il offre des possibilités en matière d’écologie et d’agriculture urbaines. »

L’idée

L’Arbutus Greenway relie plusieurs quartiers de Vancouver, dont Kitsilano, Arbutus Ridge, Shaughnessy, Kerrisdale et Marpole. Afin de refléter cette diversité, l’idée à long terme est que la voie verte soit divisée en huit zones avec des caractéristiques distinctes pour favoriser la détente et illustrer l’aspect et l’ambiance des quartiers environnants. Elle proposera des espaces revitalisés favorisant le mouvement et la détente.  

Par exemple, une zone dans le secteur commercial du quartier Arbutus Ridge deviendra une « allée électrisée », en référence à la présence de poteaux électriques et à sa proximité avec Broadway, une avenue commerciale et voie de circulation très fréquentée. Cette zone offrira un panorama urbain avec deux esplanades reliées à l’extension souterraine du SkyTrain sur Broadway, ainsi que de grandes structures suspendues pour accrocher des installations artistiques publiques, des lumières et protéger contre les intempéries.  

« Nous voulions nous appuyer sur le caractère existant de ces quartiers », explique Lindsey Fryett-Jerke, urbaniste chez DIALOG. « Dans la future « allée électrisée », nous avons remarqué que des enfants y vendaient de la limonade et que des gens y vendaient des vêtements. Nous nous sommes donc inspirés du thème du commerce informel qui est ressorti de nos observations et avons conçu des bancs longs et larges où les gens pourront exposer des objets. »

« Dans la partie la plus au sud de la voie verte, les gens aiment regarder les avions atterrir à l’aéroport. C’est pourquoi, nous avons créé une tour d’observation », explique Lindsey Fryett-Jerke. Cette zone, baptisée “The Lookout », sera dotée d’une plateforme panoramique à plusieurs étages offrant une vue sur le delta du fleuve Fraser, l’aéroport international de Vancouver et les îles San Juan.

Les six autres zones comprendront des espaces de rencontre et pour profiter de la nature. La zone “Harvest Table, dont le thème est la gastronomie, comprendra des aménagements paysagers comestibles, de longues tables communales pour manger en plein air avec les voisins, ainsi qu’un espace dédié aux activités éphémères. Les zones “The Ridge” et “Woodland Bend” constitueront des sanctuaires naturels, tandis que le “Garden Path” constituera une zone humide, avec une passerelle en bois et un kiosque public. Des lieux de rencontre et d’activités seront créés sur de grandes places au “Kerrydale Pass”, le plus grand pôle d’activités commerciales et civiques de la voie verte, et au “Marpole Meander”. Un grand jardin communautaire, des tables de ping-pong et de jeux de société, un échiquier géant, des hamacs, une piste pour apprendre à faire du vélo, un cabanon communautaire partagé et des structures suspendues pour accrocher des installations artistiques publiques et des lumières font aussi partie des plans. L’aménagement de la voie verte sera réparti selon quatre plans d’investissement successifs (avec la création de deux zones caractéristiques pour chaque plan).  

« L’Arbutus Corridor a toujours été perçu comme l’arrière-cour des quartiers qu’il traversait », explique Antonio Gómez-Palacio. « Grâce à ce nouveau projet, il en sera désormais la devanture, et cette conversion à 180 degrés en fera un espace sûr, accueillant et ouvert à tous. »

Plus de trente ans après, le terrain de jeu secret de mon enfance va devenir une destination traversant toute la ville et dont pourront profiter des personnes de tous âges et de toutes capacités.

 

À propos de Jillian Glover

Jillian est une professionnelle accréditée des communications spécialisée dans les enjeux de transports publics et d’urbanisme. Anciennement commissaire pour les aménagements urbains de la ville de Vancouver, elle détient une maitrise d’études urbaines de l’Université Simon Fraser. Originaire de Vancouver, elle écrite sur les enjeux urbains pour The City Life*, reconnu comme l’un des meilleurs blogues urbains par The Guardian.

Le géographe québécois Louis-Edmond Hamelin (1923-2020) est à l’origine de la notion de nordicité. L’hiver est une saison, physique et naturelle, et un état d’esprit.L’art de vivre l’hiver au quotidien ou la nordicité, c’est d’abord l’idée d’harmoniser nos vies avec le rythme de la nature. De ralentir, de se reposer, de jouer dehors, de s’encabaner. C’est aussi de nombreuses opportunités de s’intéresser à nos perceptions, attitudes et comportements devant les éléments naturels de l’hiver et les enjeux de résilience saisonnière.

Des sculptures de neiges réalisées après la tempête de neige qui a frappé Montréal en Janvier 2021.

De nombreux exemples récents nous montrent à quel point l’hiver apporte quelque chose en plus à la culture, au vivre ensemble et à la vie en ville. C’est le cas des patinoires maison qui se multiplient dans les cours arrière et les ruelles blanches. Le vélo d’hiver connaît un essor remarquable. Les parcs urbains sont pris d’assaut par les marcheurs, joggeurs et amateurs de glissade, ski de fond et raquette. Ils deviennent même l’espace d’une tempête parfaite un musée à ciel ouvert de forteresses et de sculptures de neige.

« L’hiver il faut d’abord parvenir à mieux le comprendre, pour arriver à bien le vivre.» (Chartier, 2019)Daniel Chartier, fondateur et directeur du Laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique.

Le parc urbain : point de convergence des expériences de l’hiver

Le parc urbain de proximité est le lieu idéal pour découvrir comment nous incarnons cette nordicité physique, mentale ou pratique, et pour commencer à explorer toutes les dimensions de la ville en hiver. Découvrez ici le potentiel de ces expériences et gardez-les en mémoire pour préparer vos prochaines aventures extérieures :

L’hiver, une saison imprévisible: soyez prêts à tout

L’hiver est une saison variable et imprévisible qui implique des considérations pratiques. D’abord et avant tout, le choix des vêtements ou d’équipements est indispensable pour faire face aux conditions météorologiques, parfois extrêmes, comme le froid, la glace ou la “slush”.

Afin de vous préparer à ces imprévues lors de vos déplacements quotidiens ou sorties dans votre parc, misez sur un habillement multicouche et des matières respirantes reconnues pour conserver la chaleur (ex.: laine mérinos).

Être bien équipé aide à prévenir les dangers que peuvent représenter la glace ou le verglas. Les crampons à glace ajustables, par exemple, sont une solution à moindre coût pour assurer que vos déplacements à pied demeurent sécuritaires et agréables.

Nous voyons même la création de programme pour offrir gratuitement ce type d’équipement aux aînés, afin d’encourager la pratique de la marche en hiver et aussi de contrer l’isolement.

Passez du temps dehors, pour votre bien-être physique et mental

Il est essentiel de passer du temps dehors, surtout en hiver, que ce soient 10 à 20 minutes, pour bénéficier des bienfaits nécessaires à notre santé mentale et physique. Ceci est d’autant plus important en période de pandémie et de confinement..

Cela vous aidera aussi à aborder l’hiver avec une attitude positive. Que vous choisissiez la pratique d’activités de plein-air ou de prioriser des déplacements actifs, vous profitez de l’apport en luminosité et de l’effet vivifiant et méditatif de bouger dehors en hiver, avec l’air froid.

Acceptez l’hiver et le froid tels qu’ils sont

« Pour transformer nos attitudes, il faut prendre conscience que notre perception du milieu et le langage utilisé pour décrire les divers phénomènes jouent un rôle primordial. » (Pressman 1985, cité dans Zardini 2005.)

La nordicité mentale est un état d’esprit. C’est le fait d’accepter l’hiver et le froid tels qu’ils sont. En acceptant l’hiver et le froid pour ce qu’ils sont, vous pourrez vous inventer un hiver heureux. Pour vous y aider, voici quelques conseils pratiques:

  • Tenez un carnet de bord sur l’hiver dans votre quartier. Que ce soit en tenant un journal papier, en partageant des notes, des photos, des vidéos, des témoignages, etc. sur un blogue ou sur les réseaux sociaux.
    Intéressez-vous à vos perceptions : Quelle est votre relation avec l’hiver? Comment percevez-vous les éléments naturels de l’hiver (ex: neige, froid, slush, etc.) d’un point de vue de vos sens? Quels sont les mots-clés qui réfèrent à des activités d’hiver dans votre parc?
  • En adoptant ces stratégies pratiques et en questionnant vos perceptions de l’hiver et du froid, vous comprendrez mieux ce qui vous procure du plaisir ou vous inquiète quand arrive la saison froide. Vous pourrez ainsi avoir plus confiance en vous et en l’hiver.

Recherchez la beauté hivernale

Au retour de l’école avec vos enfants ou lors d’une petite pause de télétravail, prenez le temps de regarder les paysages naturels et urbains autour de vous. Recherchez l’accumulation de neige blanche, sans traces ou en buttes, les arbres enneigés, les étangs ou les rivières gelées, ou les aménagements urbains qui favorisent les microclimats (ensoleillement, protection au vent).

Piscine du parc Jarry à Montréal après une tempête de neige

Cette quête de la beauté naturelle et urbaine est une façon d’apprécier et de contempler l’hiver tous les jours.

Le caractère éphémère de la neige en ville, devient aussi une occasion de la célébrer et de lui faire honneur. Profitez de la prochaine tempête pour en ressentir les effets de lenteur, de calme et de réduction du bruit. Et pourquoi ne pas en profiter pour commencer un prochain concours de sculptures de neige dans vos parcs urbains?

Les parcs urbains, des lieux à adapter pour l’hiver et toutes les saisons

Plus nous passons de temps dehors en hiver, plus nous nous adaptons aux températures et aux éléments, et plus nous aimons cette saison. Et faire avec l’hiver urbain, c’est s’habituer aux changements de saison qui rythment nos vies.

Il est donc crucial que nos espaces urbains s’adaptent à toutes les saisons, y compris à l’hiver. C’est ce qu’on appelle la résilience saisonnière des espaces publics. Ce phénomène gagne en importance et rejoint le mouvement des Villes d’hiver (Winter Cities)*. Un mouvement né d’une volonté de mieux adapter les environnements urbains à la réalité hivernale, de promouvoir des pratiques innovantes en matière de design urbain et de montrer l’impact de l’appropriation des espaces publics par les communautés locales, peu importe la saison.

De plus en plus, des outils se développent pour les décideurs, les professionnels et les citoyens qui souhaitent contribuer à mieux adapter les collectivités à la réalité hivernale. Voici l’exemple de Montréal avec son Guide Ville d’hiver – Principes et stratégies d’aménagement hivernal du réseau actif d’espaces publics montréalais.

Mieux comprendre comment notre nordicité s’incarne au quotidien est un processus en mouvement, comme les saisons qui se suivent. Chose certaine, la pandémie nous donne soif de nature, et ce, même depuis l’arrivée de l’hiver. Il est donc essentiel que nos parcs urbains et espaces publics demeurent accessibles et adaptés selon le cycle des saisons.

Les parcs n’ont jamais été aussi fréquentés qu’au cours de l’année passée. Toutefois, leurs bienfaits n’ont pas été équitablement partagés, un aspect mis en évidence dans notre Rapport sur les parcs urbains du Canada.

L’apparition et l’application de lois en lien avec la COVID ont donné naissance à une culture croissante de surveillance, de maintien de l’ordre et de peur qui pourrait facilement faire partie de notre « nouvelle normalité » si elle n’est pas reconnue et combattue. Un nouveau rapport de l’Ombudsman de Toronto* offre un aperçu de ces réalités et propose d’en tirer des leçons pour changer les choses. Le rapport, publié au début du mois, a révélé que les règlements en lien avec la COVID dans les parcs de Toronto ont été mal communiqués et injustement appliqués en avril et mai 2020.

Des cercles de distanciation sociale dans les parcs, Steve Russell pour Toronto Star via Getty Images

Nous savons que les ressources des villes ont été mises à rude épreuve pendant la pandémie. Elles ont dû être confrontées à la fois à des situations qui évoluent rapidement et aux recommandations de la santé publique, tout en étant sous-équipées. Par exemple, 60 % des villes ayant participé à notre rapport sur les parcs urbains du Canada ont déclaré que la COVID avait occasionné des répercussions négatives sur les budgets d’exploitation des parcs, ce qui a rendu encore plus difficile d’en faire plus avec moins. Il est toutefois nécessaire d’examiner les mesures prises par le passé et les mesures actuelles, comme l’a fait l’Ombudsman, dans le but de tracer une nouvelle voie à suivre.

Les conclusions du rapport de l’Ombudsman indiquent notamment que les directives de la ville de Toronto concernant l’utilisation de certains équipements de parc n’étaient pas claires. Par exemple, les bancs ne figuraient pas sur le site  internet de la ville en tant qu’équipement ne pouvant être utilisé pourtant  des personnes ont reçu des contraventions pour s’en être servi.

L’Ombudsman conclut « qu’en raison de messages confus et incohérents, certaines personnes ont craint d’utiliser nos parcs publics de peur de recevoir une contravention, ce qui est injuste! »

Le rapport a également révélé que les policiers chargés de l’application des lois ont reçu pour instruction d’adopter une approche de « tolérance zéro », décrite par l’Ombudsman comme « inacceptable, peu claire et injuste ». Cela a donné à certains policiers l’impression qu’ils devaient abandonner leur pouvoir discrétionnaire habituel en favorisant l’émission de contraventions en tout temps.

Selon le rapport, l’application des lois a eu une incidence disproportionnée sur les personnes pauvres, marginalisées et sans-abris. Des enquêtes indépendantes ont mis en lumière deux incidents graves de discrimination raciale à la suite de l’application des lois entre mai et juin 2020.Nous avons vu d’autres cas similaires à travers le Canada. À Montréal, par exemple, un groupe de cinq femmes racisées ont été injustement interpellées et ont reçu des amendes* dans le parc très fréquenté de Jeanne Mance. À Ottawa, un homme noir a été agressé par un policier* alors qu’il était accompagné de sa fille de sept ans dans un parc. Un rapport* de l’Association canadienne des libertés civiles a révélé que des cas similaires de discrimination étaient répandus et avaient souvent lieu dans des parcs.

Les dangers d’une culture de répression dans les parcs

Les résultats du Rapport 2021 sur les parcs urbains du Canada confirment que ces problèmes s’étendent à travers le Canada et ne sont pas liés qu’aux premières phases de la pandémie. Parmi les 32 villes interrogées afin de produire le rapport, 84 % ont déclaré avoir renforcé l’application des lois en réponse aux mesures de distanciation physique en lien avec la COVID-19.

Cette augmentation de l’application des lois a coïncidé avec un accroissement des obstacles empêchant les personnes de jouir des parcs. Ces obstacles ne s’appliquent pas de manière égale pour tout le monde. 

Dans notre enquête auprès d’environ 3 500 personnes de la population canadienne, les personnes s’identifiant comme étant Noires, Autochtones ou de couleur étaient plus susceptibles de déclarer avoir été victimes de jugement social de la part d’autres usagers du parc (28 %), de la peur de recevoir une contravention ou d’être contrôlé par la police (24 %) et de harcèlement ou de discrimination de la part d’autres usagers du parc (22 %). Le taux de réponse de la population canadienne blanche a été inférieur sur tous les points, respectivement de 17 %, 15 % et 8 %. 

Compte tenu de ces obstacles, il n’est pas surprenant que nous ayons aussi constaté que les PANDC (personnes Autochtones, Noires et de couleur) du Canada  étaient moins susceptible de profiter des bienfaits des parcs sur leur santé pendant la pandémie. Par exemple, 88 % des personnes interrogées s’identifiant comme blanches ont déclaré que les parcs avaient des répercussions positives sur leur santé mentale, contre 69 % et 72 % pour les personnes s’identifiant comme Noires et Autochtones. 

Ces résultats mettent en évidence les effets préoccupants de la sécurisation croissante des parcs, une tendance qui existait avant la pandémie, mais qui s’est accélérée depuis. Cela se déroule parfois de manière subtile. Il suffit de prendre comme exemple les bancs avec des accoudoirs centraux qui empêchent les gens de s’allonger, un exemple classique de design urbain défensif*. Cela peut également se manifester par des « aménagements fantômes* », un terme inventé par l’universitaire Cara Chellew qui désigne l’absence de commodités telles que des toilettes ou des zones de rassemblement abritées, censés attirer les comportements « indésirables ». Étant donné que certaines villes ont fermé les toilettes des parcs pendant la pandémie ou enlevé des bancs permettant de s’asseoir de façon rapprochée afin de favoriser la distanciation physique, il sera essentiel de veiller à ce que ces commodités soient à nouveau disponibles dans les parcs une fois les restrictions levées.

Un banc public rendu innaccessible avec de la bande collante. Cara Chellew

Ou encore, prendre en compte la culture de délation (soient les voisins surveillant leurs voisins) qui a augmenté dans les parcs, alimentée par des lignes de dénonciation COVID. Depuis avril 2020, Toronto a reçu* plus de 30 000 plaintes liées aux mesures en vigueur en lien avec la COVID dans les parcs. Non seulement cette situation met à rude épreuve les ressources en personnel existantes, mais elle s’accompagne également d’un « risque considérable de plaintes infondées, d’une focalisation excessive sur les personnes marginalisées et d’une application des lois  discriminatoire par la police et les agents municipaux » affirment les experts*.

Répercussions sur les usagers des parcs en situation d’itinérance

Bien que sortant du cadre de l’enquête de l’Ombudsman, peu d’exemples illustrent aussi bien la sécurisation des parcs que celui de l’expulsion des résidents d’un campement dans le parc Trinity Bellwoods à Toronto*. Il s’agit d’une démonstration de force brutale à laquelle ont participé des centaines de policiers, des agents de sécurité privés et des employés de la ville pour superviser l’expulsion d’à peine quelques dizaines de résidents du campement. 

La ville a reconduit cette opération le 20 juillet au parc Alexandra* en encerclant le parc de policiers et d’agents de sécurité pour expulser les résidents du campement. Elle a notamment arrêté neuf personnes et interdit aux journalistes de pénétrer dans la zone. 

Cette façon d’appliquer les lois cause un préjudice direct envers les personnes résidant dans les campements. Comme nous l’avons examiné dans notre Rapport 2020 sur les parcs urbains du Canada, les recherches démontrent que parmi leurs conséquences néfastes*, les démantèlements de campements déracinent souvent les réseaux de soutien, conduisent les personnes dans des endroits plus isolés où ils sont exposés à des risques accrus pour leur sécurité, et violent les droits*des peuples autochtones*.

Des actions comme celles-ci contribuent aussi profondément à la stigmatisation des sans-abris. Dans le cadre de l’expulsion des sans-abris du parc Trinity Bellwoods, la ville a érigé des clôtures* autour du périmètre de l’ancien campement, une zone surveillée par des agents de sécurité, afin de permettre la « restauration de l’environnement », empêchant ainsi les gens de s’y installer. 

Des clôtures similaires ont été érigées dans d’autres parcs où existaient d’anciens campements, notamment le parc George Hislop de Toronto et le parc Oppenheimer de Vancouver*. Bien que le gazon de ces parcs aurait certainement besoin d’être entretenu, on peut en dire autant des nombreux autres parcs de la ville où des clôtures ne sont toujours pas érigées. Il est difficile de ne pas imaginer qu’il existe des motifs cachés, comme d’empêcher les sans-abris d’accéder aux parcs. 

En plus d’avoir un rôle fonctionnel en empêchant l’accès au parc, les clôtures ont aussi un rôle symbolique : elles aggravent les hostilités existantes en contribuant à une dynamique de blâme dans laquelle les personnes logées attribuent la « perte » de leur parc aux dommages environnementaux causés par leurs voisins sans-abris. Il n’est pas rare que les communautés de sans-abris et les questions environnementales soient dressés les uns contre les autres lors de conversations sur les parcs. Nous devons toutefois remettre les choses dans leur contexte : l’impact environnemental d’une personne sans-abri est moins important que celui d’une personne logée ayant plus de revenus disponibles pour participer au processus de consommation (il suffit de se fier à l’impact environnemental causé* par des centaines de fêtards à Trinity Bellwoods pendant plusieurs fins de semaine). Ces actes cruels dépeignent les sans-abris comme des destructeurs de l’environnement, les positionnant comme des boucs émissaires alors que la réelle attention devrait plutôt porter sur notre échec collectif à réaliser le droit au logement pour tous.

Les points à retenir pour changer les choses

Le rapport de l’Ombudsman contient 14 recommandations systémiques que la ville s’est engagée à mettre en place, notamment en demandant au Municipal Licensing & Standards (MLS) d’élaborer une stratégie de lutte contre le racisme, ainsi qu’un plan visant à « écouter immédiatement les organisations communautaires, en particulier les organisations qui aident les personnes vulnérables et marginalisées », afin de s’assurer que leurs commentaires nous éclairent sur les activités répressives.

Un atelier créatif place Émile Gamelin à Montréal. Audrey-Lise Mallet pour Exeko en 2017.

Sur la base de ces recommandations et en nous appuyant sur les recherches antérieures d’Ami·es des parcs, nous proposons les conseils suivants pour aider à créer des parcs qui ne reposent pas sur des principes de répression et la sécurisation :

Les règlements peuvent avoir un effet positif et ne doivent pas être systématiquement appliqués

Les règlements des parcs peuvent être utiles, même en dehors du contexte d’une crise de santé publique. D’anciens travaux de recherche d’Ami·es des parcs* ont démontré que l’absence de règles claires peut créer une certaine anxiété quant à ce qui est permis ou non, empêchant des personnes de fréquenter un parc. En revanche, les règlements positifs, soient ceux qui sont formulés en termes de ce que vous pouvez faire, peuvent être habilitantes, car elles contribuent à éliminer les incertitudes. En d’autres termes, les règlements peuvent être libérateurs à condition qu’ils soient clairs, raisonnables, et culturellement appropriées. Par exemple, en plaçant un panneau dans l’herbe indiquant « venez pique-niquer ici » plutôt que d’envelopper les tables de pique-nique dans du ruban adhésif.

Mais les règlements ne doivent pas systématiquement être de nature punitive. Un Rapport de l’Université McGill* explorant l’application des lois en lien avec la COVID souligne qu’il existe peu de preuves empiriques concernant l’efficacité des amendes comme stratégie pour faire accepter des contraintes. En outre, comme l’affirment les auteurs du rapport, on peut raisonnablement penser que ces mesures « causeront plus de mal que de bien, en particulier pour les populations marginalisées ».

Passer du déplacement à l’inclusion

Plutôt que de chercher à repousser les communautés de sans-abri hors des parcs, reconnaître les personnes en situation d’itinérance comme des utilisateurs légitimes du parc dans les processus de planification, de programmation et d’engagement peuvent nous aider à construire des parcs plus inclusifs et à apprendre à mieux coexister*. Nous pouvons tirer des leçons du travail d’organisations qui, partout au Canada, présentent des possibilités d’approches plus inclusives, allant de l’embauche d’un travailleur social dans un parc à l’animation d’ateliers artistiques en plein air pour créer des liens entre les voisins logés et itinérants, en passant par l’embauche de membres de la communauté de sans-abris dans un café qui célèbre la cuisine autochtone au sein de parcs.

Utiliser l’art pour mobiliser les personnes itinérantes du square Viger à Montréal dans le cadre de consultation en vue d’un redéveloppement urbain. Mikael Theimer pour Exeko.

Ces stratégies ne protègent pas seulement les usagers des parcs en situation d’itinérance contre la violence, mais permettent aussi de répondre à leurs besoins fondamentaux. En outre, ce type de programme renforce les liens communautaires entre les utilisateurs du parc, qu’ils soient logés ou non, et favorise une plus grande empathie et une meilleure compréhension, ce qui s’avère difficile à développer dans d’autres contextes.

Tirer profit des réseaux communautaires

Le renforcement des relations et des canaux de communication entre le personnel de la Ville et les groupes communautaires est une recommandation formulée à la fois dans le rapport de l’Ombudsman ainsi que dans notre propre Rapport sur les parcs urbains du Canada. Comme l’écrit l’Ombudsman, la Ville « manque une possibilité importante et essentielle d’écouter les voix des communautés de la Ville de Toronto lors de la conception et de l’évaluation de ses activités de l’application des lois. Cela devrait être une priorité, en particulier pour les communautés vulnérables et marginalisées ».Plutôt que d’appliquer les lois de façon punitive, les municipalités devraient plutôt établir des relations avec les groupes citoyens locaux pour les parcs, dont plus de 1 000 existent au Canada, ainsi qu’avec les organisations partenaires. Ces groupes peuvent fournir des informations précieuses sur les besoins et les réalités du terrain, aider à diffuser des informations sur les pratiques de collecte sécuritaire et collaborer à des programmes qui permettront aux gens de profiter à nouveau des parcs ensemble.

À Calgary, en ce jour particulièrement printanier, le parc Flyover bourdonne d’activités et de rires enjoués. Entourés d’amis, deux adolescents se balancent sur une balançoire face à face, tandis que des préadolescents progressent dans une « jungle de bambous » (une structure d’escalade en trois dimensions, pour ceux qui ont le cœur bien accroché). Abritée sous le couvert d’un viaduc, une famille s’affronte dans une partie de ping-pong acharnée tandis que, derrière eux, une mère aide le plus jeune de ses enfants à grimper sur l’aire de jeux. On entend des conversations dans plusieurs langues : anglais, français, espagnol.

Dans ce contexte, il est difficile de croire qu’il y a à peine trois ans, cet espace n’était qu’un terrain en graviers à l’allure morose. « C’était plein de détritus, de graffitis, de seringues, de vêtements déchirés; on ne s’y sentait pas en sécurité », explique Ali McMillan, directrice de la planification à la Bridgeland-Riverside Community Association (BRCA).

Construit en 2020 grâce aux financements de l’organisation Parks Foundation de Calgary*, un organisme à but non lucratif dont le mandat est de participer à la création de nouveaux parcs en faveur des résidents, le parc Flyover concrétise l’idée avant-gardiste d’un groupe de résidents engagés qui souhaitaient remettre en état un terrain vague plein de potentiel.

«Nous ne savions pas vraiment quelle direction prendre », explique Ali à propos de l’idée initiale de son groupe. « Nous souhaitions adopter une méthode issue de l’urbanisme tactique pour inciter les gens à voir cet endroit différemment », dit-elle.

Lancée initialement par les résidents, cette petite intervention allait par la suite transformer le quartier de manière durable, et constituer le premier projet de ce genre en Alberta.

Mâts d’escalade en « bambou ». Photo de Ximena Gonzalez.

Les résidents se réapproprient une « friche industrielle »

Situé à l’extrémité sud du quartier Bridgeland, entre le quartier lui-même et la rivière Bow, le parc Flyover se trouve sous un pont à étagement appelé « Viaduc de la 4e Avenue ». Il fait partie d’un échangeur complexe de routes et de ponts qui relie le nord-est de Calgary, de l’autre côté de la rivière, au centre-ville et à East Village.

Le site sur lequel se trouve aujourd’hui le parc Flyover est resté vacant pendant près de 20 ans. « Beaucoup d’entre nous ne savions même pas que le viaduc existait », explique Miles Bazay, un élève de l’école Langevin, située à 300 mètres au nord du site.Année après année, des milliers de résidents de Bridgeland-Riverside sont passés en voiture, à pied ou à vélo devant cet endroit abandonné.

« C’était la première chose que les gens voyaient lorsqu’ils arrivaient dans notre quartier du centre-ville. Cela donnait une mauvaise impression car cela ressemblait à un terrain vague. Cependant, cet accueil inesthétique ne reflétait pas le caractère unique du quartier.»

Ali McMillan, directrice de la planification à la Bridgeland-Riverside Community Association (BRCA).

Caractérisé par ses maisons d’avant les années 1960, ses logements collectifs modernes ainsi que ses boutiques et restaurants indépendants, Bridgeland-Riverside représente l’une des quartiers les plus dynamiques du centre-ville de Calgary. Et ce sont ces atouts qui ont attiré une population jeune et diversifiée dans le quartier.

Remettre en état cet espace négligé sous le viaduc voulait dire relier les parcs, les jardins communautaires, les terrains de sport et les pistes cyclables du quartier au Bow River Pathway de Calgary, un réseau de 48 km de sentiers à usages multiples. Près d’un quart des résidents du quartier se rendent au travail à pied ou à vélo, et beaucoup d’entre eux empruntent ce réseau.

Malgré le potentiel de cet endroit, la Ville de Calgary n’avait aucune intention de redonner vie à cet espace. Toutefois, en 2016, inspirée par les travaux de Jason Roberts et de sa Better Block Foundation, Ali a décidé de lancer sa propre intervention d’urbanisme tactique.

« Cela nous ouvre les yeux sur la façon dont nous percevons notre quartier et nous montre que notre opinion compte », dit-elle.

L’impact des petites interventions

L’urbanisme tactique est un mouvement citoyen qui a pris de l’ampleur dans les années 2010. Il encourage les résidents à tester des idées pour se réapproprier et transformer un lieu public oublié en un carrefour dynamique pour la population, et ce, d’une intervention temporaire à une autre.

Pour ce faire, l’installation de parcs éphémères dans des endroits négligés est une tactique courante, et un grand nombre de ces projets aboutissent souvent à des améliorations permanentes*. À cet égard, le parc Flyover a été la première intervention tactique de Calgary à se transformer en un espace permanent.

Afin d’améliorer cet endroit, la BRCA, sous la direction d’Ali, a créé un groupe de travail afin d’ébaucher un plan d’action.

L’objectif était de « concevoir un lieu public agréable » et de « créer une porte d’entrée vers le quartier de Bridgeland-Riverside ».

Pour ce faire, ce document approfondi a décrit les étapes de conception ainsi que l’esthétique qui devaient guider le projet jusqu’à sa réalisation.

Pour améliorer ce lieu public, le groupe de travail s’est inspiré de projets réalisés aux quatre coins du monde, tels que le parc Superkilen à Copenhague* et le parc Drapers Field à Londres*.

Mais malgré les précédentes réussites, la mise en œuvre de ce projet n’a pas été une mince affaire.

« Il s’agit d’un projet vraiment unique, car nous n’avions jamais créé de parc urbain dans une “friche industrielle” en Alberta auparavant », explique Ali, soulignant le scepticisme initial d’un certain nombre d’intervenants, y compris des résidents eux-mêmes. « Beaucoup de gens n’étaient pas en mesure de voir au-delà de l’état actuel de cet endroit… Nous avons donc dû nous battre contre cette perception et essayer de leur montrer comment nous pouvions le transformer. »

En 2017, Ali et le groupe de travail ont effectué la première intervention tactique dans cet endroit.

« La première chose que nous avons faite a été de créer un jardin de moulins à vent. Nous avons installé une vingtaine de moulins à vent, en les plantant simplement dans le sol au beau milieu de l’hiver », se souvient Ali. Cela a permis d’attirer l’attention de nos futurs partenaires.En l’espace d’un an, ces petites interventions ont conduit la BRCA à établir un partenariat avec la Ville de Calgary*, avec les élèves de 6e année de l’école Langevin dans le quartier de Bridgeland et avec l’École d’architecture, d’urbanisme et d’aménagement paysager de l’université de Calgary. Le fait d’inclure des élèves de 6e année a joué un rôle primordial dans le développement du projet qui s’est montré très instructif non seulement pour les enfants, mais aussi pour toutes les personnes investies dans ce projet.

Illustration conceptuelle initiale basée sur les idées des élèves. Avec l’aimable autorisation de la ville de Calgary.

Une expérience d’apprentissage globale

En 2017, le service des Transports de la Ville de Calgary venait tout juste de terminer d’élaborer sa Stratégie de piétonnisation. Toutefois, bien que le conseil municipal n’ait alors pas encore alloué de fonds pour cette stratégie, le service des Transports était prêt à soutenir une initiative citoyenne à petit budget.

Lorsque Jen Malzer, ingénieure des transports à la Ville de Calgary, a entendu parler des activités de la BRCA visant à transformer l’espace sous le viaduc de la 4e Avenue et relier le quartier Bridgeland au sentier au bord de la rivière, elle et son équipe ont sauté sur l’occasion.

« Nous n’avions pas les fonds nécessaires pour engager des consultants, ce que nous faisons généralement avant d’entamer tout projet », explique Jen. Avec les élèves de 6e année de l’école Langevin et les étudiants en Maîtrise d’architecture paysagère de l’université de Calgary, l’équipe de Jen a adopté une approche différente. « Nous avons décidé de laisser les élèves imaginer les différentes parties du projet et leur avons apporté notre expertise quand nous le pouvions », explique-t-elle à propos de ce rôle inhabituel pour le personnel municipal.

Habitués aux multiples allers et retours pendant les séances de mobilisation citoyenne, Jen et son équipe ont donc dû apprendre à « lâcher les rênes » dans ce projet.

En outre, dans le cadre de sa stratégie de piétonnisation, la municipalité était en train de mettre sur pied un programme d’urbanisme tactique. En participant au projet du parc Flyover, le personnel municipal a ainsi pu acquérir une meilleure compréhension du processus.

« Cela nous a donné un bon aperçu de ce que devrait être le rôle de la Ville lorsque nous travaillons avec la population. Nous avons été témoins des possibilités lorsque nous laissons différentes opinions s’exprimer. »

Jen Malzer, ingénieure des transports à la Ville de Calgary

Et dans ce cas, ce sont les élèves de 6e année qui se sont exprimés. Jen rappelle que les enfants sont toujours les bienvenus dans les activités de mobilisation citoyenne organisées par la municipalité, mais ils le font rarement. Ces élèves allaient par la suite jouer un rôle central dans le projet.« C’était une expérience vraiment super. Je n’aurais jamais imaginé que nous puissions faire quelque chose comme ça », dit Miles, qui comptait parmi les participants.

Grâce à la clairvoyance de leurs enseignants, 60 élèves de 6e année de l’école Langevin ont ainsi pu participer à ce projet. « cherchait des élèves pour collaborer avec la Ville et parler des zones de Bridgeland qui sont un peu négligées », se souvient Kate Logan, l’une des enseignantes. Avec sa collègue Elaine Hordo, elles ont sauté sur l’occasion. « Nous cherchions un moyen de faire participer les enfants à un projet de mobilisation, quelque chose qui fasse bouger le quartier », ajoute Kate.

Emballée par le potentiel de cet endroit et les possibilités d’apprentissage pour les élèves, Jen a contribué à coordonner des visites éducatives auprès de différents services de la Ville. Ceci a ainsi permis aux élèves d’acquérir de bonnes bases afin de réfléchir à la transformation de ce lieu. « J’ai fait appel à différents experts, comme des sylviculteurs urbains, des urbanistes, des ingénieurs hydrauliques, afin de leur donner une idée de ce dont ils devaient tenir compte », explique Jen.

Cette expérience a permis aux enfants de réfléchir aux possibilités qu’offrait cet espace. « Nous avons passé beaucoup de temps sur le site, à observer autour de nous », dit Logan. Ils ont également visité d’autres quartiers de la ville et découvert différentes manières d’utiliser un espace vacant en vue de lui redonner vie et créer un esprit de communauté.

« Notre classe a décidé de faire quelque chose de cet endroit », explique Miles. « C’était un très bon emplacement mais il n’était pas utilisé de la bonne façon. »

Au printemps 2017, lorsque les étudiants diplômés de l’université de Calgary se sont lancés dans un atelier de conception, les enfants étaient plus que prêts à apporter leurs contributions. Lors de la première réunion de conception, Ben Hettinga, qui faisait alors partie des étudiants de l’université de Calgary, se souvient avoir été impressionné par les idées des élèves de 6e année. « Parmi leurs idées, il y avait des choses auxquelles on s’attend de la part d’enfants, comme des aires de jeux et des éléments ludiques. Mais il semble qu’ils se soient aussi attachés à en faire un espace sûr et accueillant pour tout le monde. » Jen partage aussi ce sentiment : « les élèves souhaitaient que le projet réponde aux besoins de tous en matière de divertissement, et pas seulement à ceux des enfants ».

Intégrant les connaissances et les idées de tous les élèves, les étudiants en architecture paysagère ont obtenu la mention honorable pour leur projet de conception lors de la cérémonie de remise des prix d’urbanisme du maire de Calgary* et ont remporté un Prix national d’urbanisme*. « Nous nous sommes amusés à imaginer comment égayer cet endroit », déclare humblement Miles. « Nous n’aurions jamais pensé que cela puisse devenir une réalité. Toutefois, nous avons obtenu un financement ce qui a réjoui toute la classe. »

 Grâce à cette expérience, les élèves de 6e année ont appris beaucoup de choses en matière d’urbanisme, une possibilité dont bénéficient peu de Calgariens à un si jeune âge.

Selon Kate Logan, ce projet a montré à ses élèves l’importance de l’engagement civique : « en tant que citoyens, nous sommes responsables de nous-mêmes et des autres, et chaque décision que nous prenons a des répercussions sur les autres. »

Selon Ali, la participation de l’école Langevin a également contribué au succès du projet, et ce, en obtenant un financement initial de la part de la Calgary Foundation. « Avec ces fonds, nous avons repeint la route et acheté des chaises et des tables de pique-nique; nous avons aussi construit des jardinières et ce genre de choses », explique-t-elle.

Et leur contribution a été déterminante, car elle a permis de tester leurs idées et de montrer l’intérêt d’un tel projet pour le quartier. Le succès rencontré suite aux améliorations temporaires de l’été 2017 a solidifié le partenariat avec la Parks Foundation et conduit à d’autres améliorations, telles que la création d’une fresque murale et l’installation d’une table de ping-pong.

Peindre la route en tant qu’intervention tactique, 2017. Avec l’aimable autorisation d’Ali.

Concrétiser le rêve du quartier

Au printemps 2019, la Parks Foundation de Calgary a annoncé la construction d’un parc urbain permanent grâce à un don du gouvernement de l’Alberta.

« Je n’aurais jamais pensé que nous puissions avoir un tel impact dans notre quartier », déclare Miles.

Bien que la conception de cet espace ait fait l’objet de modifications successives et qu’un certain nombre d’éléments aient été abandonnés au stade de la construction, le parc Flyover traduit bien l’esprit des jeunes qui ont contribué à sa réalisation.

« Il ne s’agit pas d’une aire de jeux ordinaire. Nous avons essayé de concevoir un endroit pour tous, notamment pour celles et ceux qui n’avaient pas de lieu adapté à eux »

Ali McMillan

Outre les équipements ludiques pour tous les âges, le plan d’aménagement comprend une esplanade pour accueillir les camions de restauration et des événements en plein air, offrant ainsi des possibilités de loisirs aux petits comme aux grands et reflétant l’esprit d’inclusion dont font preuve les élèves de l’école Langevin.

L’approche tactique du projet a également permis d’avancer rapidement. À cet égard, le corridor Bow to Bluff dans le quartier Sunnyside, un projet similaire dans le centre-ville de Calgary et également mené par des résidents mais adoptant une approche plus conventionnelle, a mis près de 10 ans à se concrétiser.

Ces interventions tactiques ont également incité la municipalité à mener d’autres améliorations dans les rues principales du quartier, telles que le Plan directeur du paysage urbain de la 1st Avenue NE qui vise à améliorer l’expérience des piétons et des cyclistes et à relier les infrastructures de Bridgeland, notamment le parc Flyover, au sentier de la rivière Bow.

Mais en définitive, la BRCA a fait plus que transformer un terrain vague en un carrefour dynamique pour la population. Les efforts des résidents ont également contribué à susciter des vocations en urbanisme pour la nouvelle génération.

« Je pense que nous avons beaucoup appris sur ce que nous pouvons réellement faire pour transformer nos quartiers », déclare Miles. « Et si davantage d’élèves pouvaient participer à des projets comme celui-ci, je pense que ce serait très bénéfique pour leur quartier. »

À propos de Ximena González

Ximena González est une autrice indépendante basée à Calgary. Son travail a été publié dans The Sprawl, The Tyee et The Globe and Mail.

Si vous avez déjà fait une promenade dans le parc Elm pendant l’événement League, vous vous êtes peut-être demandé ce qui se passait. Ces gens font-ils vraiment de l’escrime avec des nouilles de piscine? Jouent-ils à la pétanque avec une boîte de soupe Campbell? S’attaquent-ils à un canapé avec des sacs de fèves?

Toutes les personnes qui vivent à Kerrisdale, dans l’ouest de Vancouver, connaissent le parc Elm. On y joue déjà au baseball, au soccer et au tennis. Mais d’où proviennent ces nouveaux sports étranges?

L’artiste Germaine Koh* est la maîtresse de ces jeux et s’est installée dans le parc pour créer ces nouvelles façons de jouer. L’humble chalet du parc, qui abritait autrefois un gardien, est devenu son studio.

En 2011, la commission des parcs de la Ville a trouvé une nouvelle façon d’utiliser ces anciens bâtiments au profit des communautés, en invitant des artistes à proposer des résidences en échange de l’utilisation gratuite de l’espace. La proposition de Germaine Koh était de travailler avec le public pour créer de nouveaux jeux et sports.

Germaine Koh, qui a joué au badminton de compétition, au volley-ball et au roller derby, a voulu explorer les similitudes entre l’art et le sport. Ses amis artistes affirmaient toujours ne pas être sportifs, tandis que ses amis sportifs disaient ne pas être créatifs. Germaine Koh n’aimait pas ce clivage.

« En sport, vous devez constamment pratiquer certaines techniques. Cela permet d’acquérir une plus grande maîtrise, mais aussi des compétences en matière d’improvisation, de stratégie et de négociation, explique Germaine Koh. Toutes ces capacités et compétences sont essentielles dans le processus créatif ».

La commission des parcs a approuvé sa résidence, qui s’est déroulée de 2012 à 2014. Le parc Elm présentait un défi, dit Germaine Koh, « car les gens étaient habitués aux loisirs organisés ». Mais les façons farfelues dont on utilisait les balles, les disques, les cordes, les planches et les arbres attiraient la curiosité des passants, et les jours les plus occupés, ils étaient quelques dizaines à s’arrêter pour participer.

Source photo : Chalet de parcs Sonic Pick-Up Sticks, Germaine Koh

Les chalets des parcs sont par essence des lieux modestes. Ils n’ont qu’un seul étage, sont de couleur beige ou grise et sont souvent rattachées aux toilettes publiques des parcs. Mais pour les artistes comme Germaine Koh, ce sont  de précieux espaces au cœur d’une ville dispendieuse.

« L’intérieur était de couleur taupe, ce qui n’aurait pas été mon premier choix, dit Germaine Koh en rigolant. Mais je me sentais tellement privilégiée de pouvoir m’asseoir dans un parc et y travailler ».

« Les yeux et les oreilles »

Les chalets des parcs de Vancouver ont une longue histoire, mais Germaine Koh et d’autres personnes s’y sont installées, donnant une nouvelle vie à ces bâtiments.

La Ville a commencé à construire ces chalets dans les années 1920*. Environ 70 des 230 parcs de la ville en possèdent un. C’est là que vivaient les gardiens de parcs, les Hagrid et « les concierges Willies » de ce monde, qui s’occupaient d’entretenir les parcs et de les surveiller 24 heures sur 24. Vivre gratuitement au sein d’un parc était un avantage particulier de ce poste qu’aucune autre grande ville canadienne n’offrait. Les gardiens s’y installaient pour de longues périodes, généralement entre deux à quatre décennies.

Le couple de gardiens David et Normande Waine vivait dans le chalet de parc le plus prisé de tous, celuiqui se trouve dans l’immense parc Stanley de la ville, à quelques pas de l’océan. Pour l’obtenir, ils ont dû rester 14 ans sur une liste d’attente aussi épaisse que la Bible.

« Nous n’avons jamais rien regretté, a un jour déclaré David Waine au National Post*. C’est un privilège de demeurer ici. »

Mais 2005 allait marquer le début de la fin pour ceux que les Waine appellaient « les yeux et les oreilles » des parcs publics. La Ville a décidé qu’elle ne permettrait plus aux nouveaux gardiens de s’installer dans les chalets de parcs lorsque les précédents prendraient leur retraite. La Ville centralisait ses services et envisageait de nouvelles utilisations pour ces bâtiments, même s’il lui a fallu du temps pour déterminer quoi en faire.

Lorsque les gardiens sont partis, de nombreux chalets de parcs sont demeurés vides ou ont été utilisés à des fins peu imaginatives, comme pour l’entreposage d’équipements sportifs. Dans le cadre d’une expérience, le chalet  du parc Grandview, dans l’est de la ville, a été transformé en centre de police communautaire. La population résidente n’ayant pas apprécié cette surveillance accrue, la police a fini par déguerpir.À Vancouver, une commission des parcs* composée de sept commissaires élus supervise et détermine l’orientation politique des parcs de la ville. En 2011, les commissaires ont demandé au personnel de proposer une nouvelle idée pour l’avenir des chalets dans les parcs.

Source photo : Chalet de parcs Bean Race, Germaine Koh

Le personnel est revenu avec une solution qui répondait également à un problème croissant à Vancouver. Les chalets de parcs étaient des biens immobiliers publics de valeur. En même temps, les personnes créatives étaient aux prises avec le coût des studios dans une ville dispendieuse. Pourquoi ne pas les inviter à s’y installer?

Des gardiens créatifs

Des artistes comme Germaine Koh ont été invités à proposer des résidences à la commission des parcs. Les personnes qui ont vu leur candidature approuvée ont pu utiliser les chalets des parcs comme espaces de studio sans payer de loyer pendant trois ans, avec la possibilité de renouveler leur demande (bien que, contrairement aux gardiens des parcs, les artistes ne vivaient pas dans les chalets des parcs). La commission des parcs a accueilli une première cohorte de huit résidents.

Mais il y avait une condition essentielle. Les artistes devaient réaliser 350 heures de programmation publique en échange de leur résidence.

« Nous ne voulions pas créer un atelier d’art fermé, dans lequel un bijoutier, par exemple, ne ferait que travailler sur sa pratique de joaillerie, explique Marie Lopes, qui s’occupe de la coordination des arts, de la culture et de l’engagement à la Ville. Il faut avoir un certain intérêt pour le travail communautaire ».

Le compositeur Mark Haney a saisi l’occasion pour raconter l’histoire du quartier en musique. Il a tenu une résidence au parc Falaise, au milieu du projet d’habitation pour les anciens combattants de Renfrew Heights, construit pour loger les soldats revenus de la Seconde Guerre mondiale. Mark Haney et un partenaire ont effectué des recherches sur la vie de 11 anciens combattants qui possédaient un lien avec la région en interrogeant leurs proches et en fouillant dans les archives. Le jour du Souvenir de 2014, il a présenté une pièce inspirée par les vétérans intitulée « 11 », avec des clins d’œil musicaux à leur vie. Elle a été interprétée par onze musiciens dans le parc à flanc de colline, chacun jouant d’un instrument de cuivre choisi en fonction de la personnalité de l’ancien combattant.

Depuis, la commission des parcs a élargi le programme pour accueillir des participants de diverses disciplines, soit des athlètes, des écologistes, des chefs, des groupes culturels et plus encore. Ce programme est actuellement en place dans 23 parcs et offre désormais des espaces de bureaux à des groupes à but non lucratif, en plus des studios.

Une résidence au parc Adanac apprend aux habitants comment lutter contre les « invasions » dans les parcs publics et les jardins privés: le chalet du parc  abrite l’Invasive Species Council of Metro Vancouver , qui lutte contre tout type d’espèces envahissantes, de la renouée jusqu’à la fourmi de feu européenne.

Mr. Fire-Man, au parc Maclean, apprend aux habitants à récolter du bois et à fabriquer leurs propres instruments de musique. Night Hoops, qui vient en aide aux jeunes à risque, propose un programme de basket-ball gratuit et met les jeunes en contact avec des mentors autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du terrain. L’Iris Film Collective au parc Burrard View partage l’amour du septième art. Si vous préférez une autre forme d’art visuel, il y a le Cloudscape Comics Collective au parc Memorial.

Lors de chaque cycle de résidences, la commission des parcs affiche les chalets de parcs disponibles ainsi que l’orientation recommandée pour chacun d’entre eux. Un chalet situé dans un parc à proximité d’un écosystème diversifié, par exemple, pourrait être utilisé à des fins de gérance de l’environnement. Les personnes et les organisations candidates peuvent indiquer le chalet de parcs qu’elles préfèrent, mais c’est la commission des parcs qui prend la décision finale. Par exemple, le chalet du parc Strathcona accueille une résidence du Working Group on Indigenous Food Sovereignty . C’est un choix très à propos, car le parc se trouve à proximité du lieu de résidence de nombreux Autochtones et constitue un espace vert rare dans cette partie du centre-ville.

La commission des parcs apporte à chaque titulaire d’une résidence l’aide d’un agent ou d’une agente de liaison qui les met en relation avec le personnel et les programmes du centre communautaire le plus proche. De cette façon, les titulaires de résidences apprennent à connaître les habitants et habitantes des environs ainsi que leurs intérêts.

Certains chalets de parcs étaient prêts à être utilisés, d’autres avaient besoin d’être rénovés, mais la plupart « avaient juste besoin d’une couche de peinture, explique Marie Lopes. Avec un peu d’huile de coude, nous avons pu les transformer à nouveau en espaces actifs. »

Une ligue à part entière

Ce ne sont pas tous les artistes qui ont envie de passer 350 heures avec le public, même si le loyer est compris. Mais c’était parfait pour Germaine Koh, car la League, le nom donné à sa résidence, n’était pas un projet artistique qu’elle aurait pu réaliser seule. Elle avait besoin de joueurs pour essayer, peaufiner, voire inventer les jeux avec elle. Elle a pu sortir de cette résidence avec un lot de jeux testés par le public et créés en collaboration avec lui.

Germaine Koh était ravie de voir des personnes avec des capacités athlétiques variées participer à l’action, soit en jouant ou en dirigeant le jeu.

« C’est intéressant : certains jeux sont plus cérébraux alors que d’autres sont plus physiques », dit-elle.

Dans « Scrumble », les joueurs et joueuses portent des t-shirts avec une lettre sur le devant et une autre à l’arrière, et ils tentent d’épeler des mots en se réagençant. Dans « Petri », on marque des points en lançant des balles dans des « boîtes de Petri » de différentes tailles, qui sont en fait des cercles dessinés sur le terrain. Les balles ont chacune des qualités bactériennes différentes et peuvent permettre de multiplier les points, de sorte que la croissance exponentielle peut soudainement propulser quelqu’un à la première place. (Peut-être un bon jeu post-COVID? Germaine Koh se le demande à présent).

Source photo : Chalet de parcs Petri. Germaine Koh

Les joueurs et joueuses ont également apprivoisé non seulement le terrain, mais le parc lui-même. Par exemple, des équipes ont rivalisé pour construire la meilleure structure pour faire pousser des haricots dans la cour du chalet. Jeu de patience et d’ingénierie, la course a duré tout l’été pour voir quels haricots pousseraient le plus haut. Germaine Koh décrit l’expérience comme une « lente course vers de nouveaux sommets ».

Un vieux canapé prêté au chalet ne passait pas par la porte. Il a donc été placé à l’extérieur pour les parties de « Couchie ». Ce jeu a été présenté à l’équipe de la League par deux amis qui l’avaient inventé lorsqu’ils étaient colocataires à l’université. Les joueurs lancent des sacs de fèves pour essayer de les loger entre les coussins du canapé et gagner ainsi des points. 

Certains jeux ont amené les gens à sortir des limites du parc. Le corridor Arbutus, à proximité du parc, était une voie désaffectée du Canadien Pacifique qui partait du fleuve Fraser vers le nord, traversait le quartier de Kerrisdale, où se trouve le parc, et remontait jusqu’à False Creek. Il sera finalement acheté par la Ville en 2016 et converti en une voie verte de 8,5 kilomètres nommée Arbutus Greenway et destinée à un usage récréatif.

Même lorsqu’il s’agissait d’une piste désaffectée, Germaine Koh voyait son potentiel. Comme les chalets de parcs, la piste était un espace urbain sous-utilisé qui n’attendait qu’à être réinventé. Elle a encouragé les joueurs et joueuses à marcher le long de la piste et à transformer l’expérience en une sorte de jeu. L’un d’eux a trouvé les feuillets perdus d’un livre et s’est mis à les lire en marchant. Germaine Koh a elle-même récupéré un verre d’eau dans la rivière et l’a porté jusqu’au ruisseau, où elle l’a déposé.

Germaine Koh réfléchit beaucoup à la question théorique de ce qu’est le jeu, mais son simple espoir pour les participants et participantes de la League était qu’ils apprennent à adopter une attitude ludique au quotidien. 

« L’une des intentions était d’élargir la notion du jeu et d’arrêter de penser que le jeu n’est qu’un truc pour les enfants ou quelque chose qui se déroule uniquement sur un terrain de sport, dit-elle. Le jeu est un moyen de développer des compétences utiles pour la résolution de problèmes et une attitude de créativité au quotidien. »

Une nouvelle vocation pour la terre

Avant que Fresh Roots ne s’installe dans son chalet de parc, l’association d’agriculture urbaine à but non lucratif faisait déjà preuve de créativité dans son usage de terrains urbains sous-utilisés. L’organisation a été fondée en 2009 et s’associe à des écoles pour transformer leurs cours en jardins comestibles et apprendre aux jeunes à cultiver des aliments frais.

Lorsque l’occasion s’est présentée d’occuper un chalet de parc, Fresh Roots a posé sa candidature et s’est installé dans celui du parc Norquay. Fresh Roots vient d’être approuvé pour un second mandat.

Le parc Norquay se trouve sur une artère très fréquentée de la ville, la Kingsway, et le chalet du parc est situé à côté de l’aire de jeux et du parc à jets d’eau. C’est un endroit toujours bondé de monde dans un parc très fréquenté. Fresh Roots a développé un jardin communautaire impossible à manquer, entretenu par le personnel et des bénévoles.

Source credit: Jardin partagé près du Chalet de parcs, Fresh Roots

« Cela exige beaucoup de travail, et les mauvaises herbes prennent le dessus! », soupire Caroline Manuel, responsable des communications et de l’engagement, qui travaille dans le bureau du chalet du parc. La baisse du nombre de volontaires due à la pandémie a rendu difficile l’entretien du jardin communautaire. Pourtant, la récolte est abondante cette année. Il y a des haricots verts, des feuilles de betterave, de la rhubarbe, des framboisiers, des groseilliers sanguins, de la sauge, du thym et bien plus encore. Le public est invité à prendre de tout.

Implantée dans cette partie du quartier est, Fresh Roots s’associe à d’autres groupes situés à proximité, tels que des camps d’été et des groupes de personnes âgées.

« Nous avons testé les eaux et beaucoup de gens veulent plonger les mains dans la terre et avoir un accès direct à un espace à entretenir », dit Mme Manuel.

Fresh Roots organise également des événements dénommés « Art in the Park ». L’art qu’ils pratiquaient dans les camps d’été, soit des bricolages comme des « bombes à semences », s’est avéré si populaire qu’ils l’ont proposé au public. 

Le chalet du parc a permis à l’association d’avoir une présence physique dans la communauté et de nouer des liens plus larges. Ce contact est particulièrement utile, car 40 % de la population du quartier de Renfrew-Collingwood ne parle pas anglais à la maison.

« Tout le monde n’est pas présent sur les médias sociaux, affirme Mme Manuel. Nous mettons des affiches dans autant de langues que nous le pouvons, nous discutons avec les gens qui passent, nous essayons simplement d’être là pour que les gens commencent à se sentir à l’aise de poser des questions. »

Source photo : Le chalet du parc Norquay Park, Fresh Roots

Mme Lopes est heureuse que la commission des parcs puisse apporter son aide en plaçant les artistes et les groupes culturels au cœur des communautés qu’ils servent.

« Dans une ville où les loyers sont exorbitants, le programme soulage cette pression que vivent les artistes et les organismes à but non lucratif pour trouver un studio ou un bureau », dit-elle.

Votre sympathique chalet de parcs dans le quartier

Marie Lopes ne saurait trop insister sur le fait que c’est la « porte ouverte » qui est la clé du succès du programme.

En introduisant l’art et l’engagement dans les parcs de tous les jours, le programme Fieldhouse élimine certaines des barrières qui empêchent l’accès à l’art et à d’autres activités dans les musées ou les programmes officiels. Et cet engagement peut être aussi décontracté ou aussi collaboratif que le souhaitent les habitants et habitantes de la ville. Ils peuvent s’arrêter dans un parc voisin pendant une demi-heure pour profiter de la musique proposée par la résidence. Ou bien ils peuvent participer étroitement à la résidence pendant les trois années complètes.

Elle ajoute que la commission des parcs reçoit parfois des appels d’autres villes qui souhaitent en savoir plus sur les chalets de parcs, car elles sont devenues un programme phare.

Non loin de là, North Vancouver propose des résidences dans la Blue Cabin, un chalet flottant rénové dont la construction remonte à 1927. Richmond organise des résidences dans la maison patrimoniale Branscombe House, l’une des premières maisons de colons dans ce qui était autrefois le village de Steveston.

Marie Lopes donne ce conseil aux villes qui souhaitent lancer des programmes similaires, que ce soit dans des chalets de parcs ou d’autres bâtiments inutilisés.

« Examinez attentivement vos actifs, dit-elle. Arrêtez de considérer vos espaces inutilisés comme problématiques. Ce sont plutôt des occasions à saisir. Recherchez des collaborations dont tout le monde ressort gagnant. Le bénéfice pour la communauté est tout simplement illimité ».

À propos de Christopher Cheung

Christopher Cheung est un journaliste basé à Vancouver. Il s’intéresse au pouvoir et aux politiques liés au changement urbain et à comment les différentes disaporas présentes à Vancouver font en sorte de se créer un foyer dans une ville aux géritages coloniaux. Il est employé pour The Tyee.

Afin de comprendre la signification nuancée du terme « gestion de la terre », j’ai été amenée à lire le livre d’Aldo Leopold « Almanach d’un comté des sables » écrit en 1949.

En voici un extrait : « Si nous considérons la terre comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pouvons commencer à l’utiliser avec amour et respect. »

En 1949, Aldo Leopold disait déjà que « le confort à tout prix fait partie du dogme moderne ». Il était loin de se douter que bien des années après émergeraient les véhicules utilitaires de sport, les plats prêts à consommer et la mode éphémère. Alors que la culture de la facilité continue de régner en maître, les gens commencent à en constater le coût réel. De plus en plus de personnes souhaitent sortir de la « matrice » de ces dogmes modernes afin d’établir un lien profond avec la nature. Le programme Parcs Cœur vital d’Ami·es des parcs est le seul programme au Canada dont l’objectif est de maximiser les effets et les avantages des grands parcs urbains du pays. Il célèbre le travail des bénévoles qui se dévouent corps et âme en consacrant leur temps et leur énergie à bâtir un avenir meilleur et plus respectueux de l’environnement face aux changements climatiques.

Commencer la journée en sauvant une vie 

Pour les non-initiés, éliminer les espèces envahissantes dans un parc peut sembler un travail anodin, mais il n’en est rien. Dans un récent essai, Stephanie Foo*, journaliste et créatrice de balados, parle de son expérience dans le cadre d’un projet d’élimination des espèces envahissantes dans un parc de la Ville de New York. L’expérience, telle qu’elle la décrit, a joué un rôle clé pour l’aider à sortir d’une écoanxiété profonde qui la terrassait jusque-là.

« Il y a quelques années, j’ai fait une dépression nerveuse à cause, entre autres, de l’avenir sombre de notre planète », confie-t-elle simplement au début de son essai.

Stephanie Foo a pu reconstruire sa vie en développant un sentiment d’appartenance, notamment avec la nature.

En tant que superintendante à la Ville de New York, lorsqu’elle arrache des plantes envahissantes, voici ce qu’elle ressent :

« Quand j’ai terminé, je me tourne vers l’arbre que j’ai libéré des lianes et je passe ma main sur les cicatrices qu’elles ont laissées sur son écorce. Je m’émerveille devant ses branches qui s’élancent vers le haut, là où elles doivent être, je touche son tronc et je lui dis : “De rien”. C’est plutôt agréable de commencer la journée en sauvant une vie. »

Stephanie Foo

High Park Nature Centre, en mai 2017 des volontaires plantent des plantes indigènes

En effet, le travail que réalisent les bénévoles dans les grands parcs urbains du Canada a vraiment un caractère vital.

Commençons par quelques faits :

  • En 10 ans, à Stanley Park, les bénévoles de la Stanley Park Ecology Society ont éliminé 8 000 m3 de plantes envahissantes et les ont remplacées par plus de 8 000 arbres, arbustes et herbes indigènes.
  • Sur le mont Royal, en 33 ans, 250 bénévoles de l’organisation Les amis de la montagne ont planté 35 000 arbres et géré 15 000 m2 d’espèces envahissantes.
  • À High Park, les programmes du High Park Nature Centre ont permis à 80 000 personnes de participer à des activités de gestion du parc, comme la plantation d’herbes, de fleurs sauvages et de carex indigènes, et l’élimination d’espèces végétales envahissantes.

Quant au travail d’ordre vital des bénévoles, il repose sur le fait de redonner vie à l’eau, aux sols, aux habitats, et bien plus encore. À Stanley Park, ce travail de restauration concret a engendré une augmentation de la population d’hirondelles rustiques et de grands hérons du Pacifique. Ceci constitue un très bon signe. Les grands hérons du Pacifique étant au sommet de la chaîne alimentaire, leur retour dans le parc est le signe d’un écosystème sain et performant.

Grands parcs, grands effets

Des recherches sur les grands parcs indiquent qu’en raison de leur taille et de la richesse de leur biodiversité, ils offrent plus d’avantages écologiques que les plus petits parcs. En bref, alors que la pelouse et quelques espèces d’arbres clés sont bien dans les parcs près de chez vous, les grands parcs, quant à eux, débordent de vie, allant du lombric au grand cervidé. Grâce à leur taille et leur biodiversité, les grands parcs séquestrent davantage de carbone, réduisent l’effet des îlots de chaleur et atténuent davantage le bruit des villes que les plus petits parcs.

Source: Les amis de la montagne, parc du Mont-Royal, Montréal

Dans certains milieux, on appelle parfois « services écosystémiques » les services rendus par ces grands parcs. Cependant, une fois que l’on a attribué le terme « communauté » à la relation entre humains et nature, on se rend compte que ce terme n’est plus du tout adapté. 

Dans son essai, Stephanie Foo cite l’incroyable livre « Tresser les herbes sacrées » de Robin Wall Kimmerer, et ce qu’il lui a appris sur la création d’une nouvelle relation avec le monde naturel. Dans ce livre, l’auteure entremêle brillamment ses connaissances en tant que botaniste, mère et membre de la nation Potawatomi aux États-Unis, pour nous montrer tout ce que les plantes peuvent nous enseigner. Bien avant Aldo Leopold, les sources de connaissance Autochtones décrivaient la relation entre les humains et la nature comme une relation de réciprocité. 

Le savoir Autochtone tiré du livre « Tresser les herbes sacrées » et sa formation en tant que « superintendante » aux parcs de la Ville de New York ont eu un profond impact dans la vie de Stephanie Foo :

« J’ai été stupéfaite d’apprendre l’incidence réelle que nous pouvons avoir en protégeant les arbres. D’après cette carte sur les arbres de la Ville de New York, j’ai ainsi appris qu’un platane près de chez moi permettait, grâce à son ombre, d’économiser 2 500 kilowattheures d’énergie, de collecter 6 100 gallons d’eau de pluie (évitant que nos eaux usées se déversent dans les océans et les rivières) et d’éliminer 4 livres d’émissions polluantes ainsi que 10 500 tonnes de dioxyde de carbone de l’air chaque année. Les personnes vivant dans des zones plus arborées présentent une santé mentale plus solide; des zones où le taux de criminalité est aussi plus faible et où la valeur de l’immobilier est plus élevée. Quant aux zones les moins arborées, elles présentent le taux le plus élevé de maladies respiratoires. Protéger les arbres ne relève donc pas de l’altruisme. C’est une façon de prendre soin de soi-même. »

L’idée simple, mais primordiale selon laquelle la gestion de la terre et la santé personnelle sont interconnectées constitue l’une des raisons pour lesquelles les Amis des parcs souhaitent veiller à ce que chaque personne vivant en milieu urbain au Canada dispose près de chez elle d’un parc Cœur vital présentant des avantages écologiques et sociaux. Comme nous l’a rappelé Aldo Leopold : « Aucun changement éthique important ne s’est jamais produit sans un remaniement intime de nos loyautés, de nos affections, de nos centres d’intérêt et de nos convictions intellectuelles. »

Les Amis des parcs, High Park Nature Centre, Stanley Park Ecology Society et Les amis de la montagne participent tous activement au programme « Parcs Cœur vital ». Nous sommes profondément reconnaissants pour le dévouement des bénévoles qui redéfinissent le concept de « communauté ».

Si vous souhaitez vous aussi vous investir près de chez vous, communiquez avec l’une de ces ONG chefs de file à Toronto, Montréal et Vancouver :

Dans le magnifique documentaire d’Alan Zweig intitulé 15 Reasons to Live* (en anglais seulement), l’une des histoires parle d’un musicien de Toronto qui développe une véritable passion pour les oiseaux. Celui-ci passe du désintérêt total à une quasi obsession pour nos amis à plumes. Dans ce documentaire, Jack Breakfast explique ainsi son obsession pour les oiseaux :

« Si les oiseaux ne venaient qu’une fois par an, ce jour-là, tout le monde arrêterait ce qu’il est en train de faire pour s’en émerveiller. »

C’est vrai. En raison de leur omniprésence, nous ne prêtons guère attention aux oiseaux.Pourtant, il s’avère que l’hiver est le moment idéal pour commencer à vous enticher de ces petites bêtes. Voici ce que Kazeem Kuteyi, l’organisateur principal de Flock Together Toronto*, un groupe dédié à l’ornithologie en milieu urbain pour personnes de couleur, et Andrés Jiménez, le coordonnateur du programme Oiseaux Canada, vous conseillent pour commencer à observer les oiseaux pendant l’hiver, et ce, sans avoir à revêtir de pantalon beige en toile!

Ne laissez pas le terme « ornithologie » vous intimider

Le premier conseil d’Andrés est d’éviter les étiquettes. Lorsque l’on emploie le terme « ornithologue », on imagine souvent des seniors avec un pantalon beige en toile et des jumelles autour du cou. En toute franchise, cela ne fait qu’intimider encore plus les gens et les empêche d’explorer leur curiosité pour les oiseaux.

Crédit photo : Flock Together, Kazeem Kuteyi

Alors, passez outre le nom scientifique et considérez plutôt les oiseaux comme de fascinants êtres à plumes que vous pourrez découvrir au fil du temps.

Quant à Kazeem, ses conseils pour surmonter le caractère intimidant des activités ornithologiques sont très similaires. Avant la pandémie, Kazeem était DJ. Il faisait la promotion des événements musicaux auprès des jeunes de la vingtaine qui le considéraient comme un pro dans le milieu des discothèques de Toronto. Rien à voir, donc, avec la vie d’un ornithologue.

Lorsque la pandémie est survenue et que les discothèques ont fermé leurs portes, Kazeem a décidé d’explorer son intérêt pour les oiseaux. Il a ainsi décidé d’inviter son entourage à l’accompagner au parc High Park de Toronto pour y observer les oiseaux. Bien que ni lui ni son entourage n’aient le profil typique d’un ornithologue, ils ont décidé de franchir le pas :

« L’idée est de s’approprier des espaces dans lesquels beaucoup d’entre nous ne se sentent ni à l’aise ni à leur place, de par notre conditionnement », explique-t-il.

L’organisation Flock Together mise ainsi sur une approche résolument plus « libre » de l’ornithologie. Au départ, les membres du groupe ne connaissaient le nom d’aucun oiseau et disposaient, pour seul équipement, d’une seule paire de jumelles à 10 dollars qu’ils se passaient d’une personne à l’autre. Leur observation des oiseaux ne suivait aucun itinéraire prédéterminé. À la place, ils préféraient se laisser porter par leur curiosité. Sur les 15 personnes qui se sont réunies à High Park ce jour-là, la plupart se sont contentées d’utiliser leurs yeux et leurs oreilles pour se familiariser avec les oiseaux. Mais ce qui importait le plus encore à Kazeem et à son entourage était d’abandonner les idées préconçues sur ce qu’est un ornithologue et d’inventer leur propre manière d’observer les oiseaux.

Lors d’une entrevue récente, Kazeem a déclaré :

« Nous avons parlé des oiseaux, mais aussi de musique, d’art et de la vie en général. C’est le même genre de conversations que n’importe qui pourrait avoir dans une discothèque bruyante ou pendant un souper. La seule différence est que vous vous trouvez dans ce cadre magnifique et paisible. Et c’est gratuit. »

Andrés partage lui aussi ce sentiment. Selon lui, lorsque l’on essaie d’observer les oiseaux pour la première fois, il est important de prêter davantage attention à son environnement et de se laisser guider par sa curiosité. Vous pouvez les photographier ou les dessiner, simplement écouter leurs chants, et décider d’attendre avant d’investir dans une paire de jumelles. Ce qu’il est important de se rappeler est qu’il n’est pas nécessaire d’être un expert et que l’on peut simplement être à l’écoute des oiseaux qui nous entourent. Si cela vous amène à vous intéresser davantage à l’ornithologie, alors qu’à cela ne tienne!

L’ornithologie en hiver : une véritable exposition itinérante

Andrés Jiménez, coordonnateur du programme d’Oiseaux Canada, me confie :

« Nous devrions arrêter d’appeler les gens qui vont passer l’hiver dans le sud des “snowbirds”. Les vrais oiseaux des neiges sont les oiseaux de l’Arctique qui côtoient habituellement les ours polaires. Chaque année, ils migrent dans le sud du Canada pour y trouver un habitat plus tempéré et de la nourriture. »

Ainsi, chaque hiver, les Canadiens ont le privilège de pouvoir observer des oiseaux qui ne nous rendent visite que temporairement. Vous pouvez découvrir une merveilleuse exposition itinérante avec des oiseaux venant de la forêt boréale, comme des bruants des neiges, des sizerins flammés, des harfangs des neiges et des buses pattues, et ce, simplement en passant le pas de votre porte.

Crédit photo : Flock Together, Kazeem Keyeyi

« Je déteste vraiment l’hiver », dit Kazeem. En organisant des événements pour Flock Together, l’observation des oiseaux lui a ainsi donné une raison de sortir de chez lui. Malheureusement, les événements de Flock Together ont dû être interrompus à cause de la pandémie. Toutefois, le point de vue de Kazeem reste d’actualité. En effet, l’observation des oiseaux peut être une bonne manière de nous distraire pendant nos promenades hivernales tant redoutées.

Kazeem ajoute que l’observation des oiseaux en hiver offre une manière apaisante de profiter du calme que procure la neige. Cela vous permet de ralentir la cadence et d’être plus à l’écoute de votre environnement lorsque vous vous promenez en hiver.

Un autre avantage est qu’il est plus facile d’observer les oiseaux en hiver lorsque les arbres ont perdu leurs feuilles.

Créer des liens réciproques avec les oiseaux

Andrés encourage les ornithologues en herbe à créer des liens réciproques avec les oiseaux.

Installez une petite mangeoire à oiseaux à l’extérieur et utilisez-la en guise d’invitation à nouer une relation durable avec eux. L’observation des oiseaux peut aussi amener les nouveaux amateurs d’ornithologie à s’engager dans leur protection et leur bien-être. Lorsque les gens se découvrent un intérêt pour les oiseaux, ils sont beaucoup moins enclins à laisser leur chat en liberté. Ils sont aussi plus susceptibles de mettre des autocollants sur leurs fenêtres ou d’éteindre leurs lumières la nuit pour éviter les collisions. Vous pouvez aussi planter des plantes endémiques dans votre jardin pour fournir de la nourriture et un habitat à nos chers amis à plumes venant de l’Arctique pendant leur brève passage dans nos contrées.

Le Grand dénombrement des oiseaux, organisé par Oiseaux Canada et qui se déroulera du 12 au 14 février, est la manière idéale d’entrer en relation avec les oiseaux. Il vous suffit d’observer les oiseaux pendant au moins 15 minutes chaque jour pendant ces quatre jours. Vous saisissez ensuite ces données sur le site ebird.ca*. Vous pouvez également reconnaître les oiseaux présents dans votre quartier en utilisant le Guide d’identification d’Oiseaux Canada. Quant à l’application Merlin Bird (en anglais), elle vous offre un guide pratique sur les oiseaux de votre région avec des photos, leurs chants et une description utile des espèces d’oiseaux susceptibles de se poser dans votre jardin. Ensuite, vous pouvez ajouter vos photos d’oiseaux sur une carte mise à jour en temps réel. À chaque fois que d’autres ornithologues amateurs dénombrent de nouveaux oiseaux près de chez eux, leurs photos se matérialisent sur la carte par des petits flashs d’appareil photo. Votre contribution à la science à l’échelle locale permet de soutenir la recherche ornithologique à l’échelle mondiale. Pas mal, n’est-ce pas?

Animations autour du thème des oiseaux

Les associations citoyennes œuvrant pour les parcs ont conçu des activités pour observer les oiseaux, à la fois ludiques, sûres et respectant les règles de distanciation physique, que vous pourrez facilement reproduire avec votre association. 

Cette année, par exemple, grâce à la Bourse TD Ami·es des parcs, la Société artistique Still Moon Arts* a invité les résidents de Vancouver à se reconnecter avec la nature et à créer une symphonie de chants d’oiseaux sur Internet. 

Ce concert innovant a permis aux résidents de rendre hommage aux oiseaux.

« L’observation et l’écoute des oiseaux sont des activités idéales, car elles peuvent se faire par soi-même, n’importe quand et n’importe où. Cela nous permet d’entrer en relation avec d’autres êtres vivants avec qui nous partageons l’habitat. »

Carmen Rosen, Directrice artistique de Still Moon Arts.

Cette initiative collective visant à créer des liens avec les oiseaux a vu le jour après une discussion sur Internet animée par Sara Ross (RedSara)*, une éducatrice en environnement. Les participants ont appris à reconnaître les oiseaux que l’on peut apercevoir à l’aube, ainsi que le chant des oiseaux lorsque le soleil commence à se lever.